Le manga

Les dossiers BD

Après le Japon, la France est le deuxième consommateur de mangas. Coup d’œil sur la BD du Soleil levant dont la cible privilégiée est la tranche des 12-25 ans au pouvoir d’achat croissant. Petit tour d’horizon sur un genre encore mal connu !

Le manga : une grosse tête, des yeux énormes, une gigantesque bouche pleine de dents, un corps mal proportionné et de la bagarre partout. Ce n’est pas faux mais réduire un univers entier à cette description sommaire n’est pas partiel mais partial.

Un peu d’histoire

En 1814, le peintre Hokusai cherchant un nom pour les images de grimaces qu’il vient de dessiner les qualifie d’esquisses rapides ou d’images malhabiles :manga en japonais.

Sous sa forme actuelle, le manga apparaît au début du XXème siècle : le Japon s’ouvrant aux autres nations subit l’influence américaine. Jusqu’au milieu des années 40, malgré une censure impitoyable, il acquiert une image d’espace de liberté avecNorakuro, une série antimilitariste qui s’oppose à la propagande du gouvernement militaire.

Mais c’est surtout après la Seconde guerre mondiale, en 1946, sous l’occupation américaine, que l’influence des comics américains est la plus forte, ceux-ci étant largement diffusés dans la presse japonaise. Le mangaka (dessinateur de manga) Osamu Tezuka, particulièrement influencé par Walt Disney va renouveler le genre tout en conservant un fond japonais profondément ancré dans les traditions locales. Tezuka rêvait de se lancer dans le dessin animé mais, sans crédit, dans un Japon ruiné par la guerre, il va transcrire le caractère cinématographique sur le papier, imposant ce style particulier qui imite le cinéma. Un style qui, très vite, va faire école…

Un ancrage culturel fort

Le manga est une création japonaise. Totalement immergé dans la culture de son pays d’origine. Il traite de la société japonaise dans son ensemble, abordant tous les sujets, ne se préoccupant pas des tabous. Il peut être considéré comme un espace de liberté et d’évasion, corollaire d’une société castratrice. On y observe des reflets sociaux de la vie au Japon, tel qu’un rapport au sexe très spécifique, une certaine façon d’aborder les différents aspects de la vie, tels que le travail, les loisirs, et une certaine conception de l’au-delà qui se retrouve par exemple dans Dragonball etYuyuHakusho

Mais il recèle aussi bien l’influence des préceptes moraux des religions locales que le reste de la culture historique dominante (architecture, personnages, codes de conduite, arts martiaux…). Même les mangas de science-fiction font appel au vieux fond culturel nippon et une architecture typiquement japonaise ou des arts martiaux traditionnels se trouvent côtoyer inventions futuristes et imaginaires les plus exacerbées.

De nombreux récits et personnages sont tirés de l’histoire japonaise ou de la mythologie populaire et la philosophie samouraï y est fréquemment mise à profit, même si l’histoire n’inclus pas ce type de personnage.

Miroir mais aussi modèle social, le manga traite de tous les thèmes imaginables. La vie quotidienne y est particulièrement bien représentée que ce soit au lycée, au salarié, au travers du sport ou dans les relations amoureuses. Mais le manga ne se limite pas à cela, il n’hésite pas à mettre en scène la littérature classique japonaise ou chinoise.

Aujourd’hui, le manga n’est plus simplement un moyen de raconter des histoires, mais aussi une méthode d’apprentissage, et on trouve des mangas didactiques enseignant la cuisine, les langues étrangères, mais aussi des ouvrages du type « comment devenir… ».

Puisant son inspiration dans la vie quotidienne du Japon, le manga signale et éclaire les espoirs, les fantasmes, les craintes et les pulsions de la société nippone.

Un style graphique original

Alors que les mangas de la première moitié du XXème siècle étaient proche des bandes dessinées occidentales, le manga moderne a su se créer un style propre basé sur le découpage cinématographique. Avec des codes graphiques qui lui sont personnels il donne l’illusion du mouvement sur le papier.

Le manga a repris le rythme et le système de découpage du cinéma et joue, comme lui, avec les zooms, accélérations ou ralentis pour aboutir à un nouveau système de narration décomposant temps et action. Pour suggérer la vitesse dans une case, outre les classiques lignes de vitesse, les dessinateurs japonais ont l’habitude de présenter plusieurs mouvements en une seule image.

Privilégiant l’image sur le texte, le manga possède un graphisme moins statique que celui de la bande dessinée occidentale, il peut même manquer d’homogénéité, le mangaka aimant opérer des ruptures graphiques dans son œuvre. Ainsi, un personnage peu détaillé tranchant sur un décor au réalisme quasi photographique, des personnages inquiétants dessinés avec de nombreux détails pour accentuer la différence entre eux et les autres protagonistes du récit…

La transformation physique est une autre technique employée, le mangaka va déformer son personnage en le représentant avec un corps totalement disproportionné, la tête devenant souvent beaucoup plus grosse que le corps, un autre moyen utilisé pour rendre un visage plus expressif est de le doter d’yeux immenses. Enfin, des codes graphiques propres aux mangas servent à décrire l’état émotionnel ou physique d’un personnage, l’évanouissement, par exemple, sera traduit par une croix remplaçant les yeux.

D’autre part, le japonais est une langue plus riche en onomatopées que le français C’est pour cela que les mangas sont envahis de « bruits » aussi divers que surprenants pour un Européen. Mais les mangakas ne se contentent pas de sonoriser leurs cases en ajoutant un mot par-ci par-là, ils entremêlent onomatopées et images, débouchant sur des représentations sonores aussi variées qu’expressives.

Des mangas pour tous !

Le manga n’est pas une construction monolithique. De nombreux sous-groupes segmentent ce genre d’expression permettant à chacun de trouver son plaisir suivant son âge ou ses centres d’intérêt. Les thèmes du manga sont aussi variés que ceux de la bande dessinée occidentale, et peut être plus encore… Bien sûr, l’on y retrouve les grands classiques internationaux comme les récits policiers, les fresques historiques, la science fiction ou encore l’horreur mais il s’y ajoute encore des sujets typiquement japonais comme la cuisine ou le mah-jong…

Le kodomo est destiné à un public enfantin. Il s’articule principalement sur des histoires où de jeunes héros dotés de pouvoirs magiques luttent contre les méchants.

Le shōnen est un manga pour jeune garçon, il  aura comme thèmes principaux : le sport d’équipe ou individuel (avec des joueurs masculins) ; l’action ; les combats comme dans Ken le survivant ; les histoires de lycées (avec héros masculin) ; lesmecha (sous-genre mettant en scène des personnages utilisant ou incarnant des armures robotisées généralement de formes humanoïdes) ; les histoires de samouraï ; des histoires comiques. On trouve aussi des titres romantiques voire fleur bleue, dans lesquels le personnage principal est souvent un jeune homme peu sûr de lui qui se retrouve entouré de belles jeunes filles lui trouvant un certain charme.

Le shōnen manga d’action ou d’aventure répond généralement à un canevas bien établi :

le héros est un jeune garçon orphelin (ou séparé de ses parents), la recherche du père est un thème récurrent ;

foncièrement honnête et innocent, il se révèle souvent naïf ;

il est doté de capacités ou de pouvoirs hors normes, parfois magiques ;

en compagnie d’amis rencontrés durant sa quête, il se bat pour terrasser le mal.

 

En face du shōnen manga pour ados masculins, nous trouvons le shōjo manga plus particulièrement destiné aux jeunes filles. Il apparaît au cours de l’ère Meiji et prend son envol dans les années 1950. Lui aussi se subdivise en plusieurs sous-genres : lesmagical girls, les mangas de sport (avec des joueuses féminines), le soap opera ; le BL ou Boy’s love qui a pour sujet une relation homosexuelle entre deux hommes. Le BL se divise à son tour en divers courants comportant ou non des scènes sexuelles : le yaoi et le shōnen ai avec des personnages plus jeunes mais moins explicite sexuellement. Ce sous-courant est très populaire au Japon surtout chez les jeunes écolières et les femmes au foyer.

Le seinen manga s’adresse à un public masculin adulte. Avec des personnages sont plus complexes et moins idéalistes que le shōnen il est généralement plus sérieux ou violents, allant de l’expérimental au pornographique et peut aussi s’orienter vers le lolicon (Complexe de Lolita) où des hommes adultes sont engagés dans des relations sexuelles avec de très jeunes filles. Ce type de représentation pédopornographique s’explique car si la censure japonaise interdit de représenter les organes sexuels des adultes elle ne s’applique pas pour les jeunes filles…

Le josei manga est l’équivalent féminin du seinensouvent d’origine féminine pour un lectorat d’adolescentes et d’adultes.

La mauvaise réputation du manga en France

En France, les mangas traînent encore une réputation de violence et de sexualité voire de pornographie. Cette vision sulfureuse fut acquise au début des années 90. C’est, dans les années 70, au travers d’adaptations télévisées du Roi Léo  et d’Astro le petit robot  que le genre arrive chez nous. Une décennie plus tard, viennent en force des séries comme GoldorakCapitaine FlamAlbator, Ulysse 31, ou Jayce et les conquérants de la lumière.

Mais, parmi ces séries achetées en bloc et sans visionnage préalable se retrouvent aussi d’autres comme Ken le survivantKen le survivant. Cette série, d’une violence extrême, qui n’était destinée, au Japon, qu’à un public adulte et averti s’est ainsi retrouvée diffusée dans des émissions enfantines.

Cette erreur de ciblage compliquée par de gros intérêts financiers mis en jeu entraina l’intervention de la censure. Dans de nombreuses séries maintes scènes furent coupées sans tenir compte de la progression de l’histoire qui devenait incompréhensible. La différence culturelle, souvent cause de moindres repères, se compliquait d’un jeu de massacre. Les méfaits des ciseaux d’Anastasie auraient pu être évités en attribuant un autre créneau horaire à ces films pour qu’ils trouvent leur vrai public mais la course à l’audimat avait décidé autrement.

Pourtant l’opinion publique estimant les coupures insuffisantes ne fut pas d’accord et exigea que le bébé soit jeté avec l’eau du bain. En 1996, après la diffusion de plus de 400 épisodes, le CSA décidait l’interdiction de Dragonball Z . L’année suivante TF1 supprimait le Club Dorothée. La première période manga en France s’achevait sans gloire !

Aujourd’hui, alors que tous les thèmes des mangas peuvent se retrouver en France, les éditeurs de manga papier ont pris leurs précautions et certains ouvrages comme Battle Royale  (inspiré du roman éponyme de Masayuki Taguchi) portent l’avertissement : « pour public averti ». La leçon a été comprise et bande dessinée ne signifie pas obligatoirement pour enfants !

Un phénomène de masse

Phénomène de masse, le manga touche la majeure partie de la population nippone et génère une importante activité économique. Au Japon, où il en est consommé un milliard d’exemplaires par an, les mangas s’adressent à toutes les couches de la société.

En 2005, ils explosaient le marché de la librairie française ! Avec une progression de 20 % chaque année depuis 2000, ils dépasseraient 40% des parts de marché. Le succès du manga semble plus un phénomène culturel qu’un simple effet de mode. Certains comparent ce phénomène à la déferlante du rock dans les années 1960. En France, ce succès prend sa source à la télévision avec des émissions comme le Club Dorothée. Cette émission massivement regardée par les préadolescents des années 80 présentait des dessins animés à faible coût. Goldorak, Dragon Ball Z, Astro le petit robot,Candy, Albator ou Capitaine Flam ensemençaient un avenir prometteur.

Un marché porteur

Avec plus de 1.000 nouveautés publiées en 2006, le manga représente près du tiers de la production de bande dessinée en France. Quinze millions d’exemplaires ont été vendus l’an dernier dans l’espace francophone.

D’après le SNE (Syndicat national de l’édition), la part des mangas dans la bande dessinée a été créditée d’une croissance record de 22,9 % en 2005 et, pour 2006, une enquête de l’Ipsos estimait cette progression à 20% par rapport à l’année précédente.

Avec, en 2005, un chiffre d’affaires estimé à 47 millions d’euros les mangas représentent 22% du secteur BD (211 millions d’euros de CA) qui fournit la plus grosse part de l’édition française. Actuellement, 36 éditeurs alimentent le marché français en BD asiatiques, ils étaient 27 en 2005 et 19 en 2004. Mais ils ne sont que trois (Glénat, Kana et Pika) à se partager un pactole de 70 % des ventes ! En 1997, les mangas représentaient 35% du chiffre d’affaire global de Glénat. Celui-ci, à l’origine du premier grand succès avec Dragon Ball(vendus à 27 300 000 exemplaires depuis 1993), publie près de 120 titres par an, une production égalée par Kana, Soleil tourne autour d’une centaine de titres et Sakka-Casterman de 60. Plus de 800 titres étaient prévus pour le premier semestre 2007. Claude de Saint-Vincent, directeur général du groupe Dargaud, dont la filiale Kana est l’un des leader sur le marché, confirme : « L’ampleur du phénomène et sa durée montrent qu’on est sur une tendance lourde, constante au cours des dix dernières années. Aujourd’hui, 100 nouveaux titres sortent tous les mois. Le manga a grandi très vite sur un marché en pleine explosion ».

Un faible prix de revient

Un gros avantage commercial, réside dans un prix relativement bon marché : 6 euros en moyenne pour 200 pages, alors qu’une BD européenne standard coûte entre 10 et 15 euros pour 48 pages. Ces albums bénéficient de faibles coûts de fabrication. Imprimés en noir et blanc sur du papier de qualité moyenne, leur maquette est reprise de l’original, il n’y a qu’à traduire les textes et comme les nombreuses onomatopées sont conservées…

Un autre point vient aider l’édition française est que lorsqu’une série est lancée chez nous, elle est déjà terminée ou bien entamée au Japon ce qui laisse présager de son succès en France et aide à insuffler une production soutenue. Alors qu’une BD franco-belge nécessite un délai d’au moins un an entre la parution de deux volumes, un dessinateur de manga japonais réalise une quinzaine de planches par semaine sans parler des « esclaves de la table à dessin » qui doivent quelquefois produire jusqu’à dix planches par jour. L’éditeur français peut adopter un rythme mensuel.

Reconquête ou trahison ?

Le manga plait ! Il plait tellement que certains commencent à s’en inquiéter. Avec le Ciel lui tombe sur la tête, le dernier Astérix, Uderzo crie nettement casse-cou en opposant des méchants issus du graphisme manga aux gentils très disneyens ou comics dans leur aspect. De son côté, interrogé par le journal belge Le Soir, le dessinateur Moebius déclarait : « Nous sommes très ouverts aux autres, le succès des mangas en atteste. C’est une force et une preuve de notre capacité à assimiler toutes les formes de culture. Mais c’est aussi une faiblesse si nous prenons tout sans rien renvoyer. »

Face à cette déferlante, certains ont tenté de réagir. Après avoir fait réaliser un épisode de Spirou* en manga,  Jean-Louis Morvan, son actuel scénariste déclarait : « (…) il faut faire quelque chose. Moi j’adore le manga, mais je suis aussi un fan de la bédé européenne et je serais triste de n’avoir plus que du manga sur ma table de nuit. Cette adaptation est une manière de réagir. Pour certains, c’est dénaturer le personnage, mais râler ne suffira pas à arrêter les mangas ». « (Nous avons eu) envie (…) d’adapter Spirou en manga pour attirer vers lui et la bande dessinée européenne des gamins qui n’en lisent plus aujourd’hui, même en Europe ».Avec un résultat loin de faire l’unanimité la suite de cette initiative est encore incertaine.

Economie et culture se trouvent liées, d’autres éditeurs suivront-ils ?

François Membre

* Spirou et Fantasio, le guide de l’aventure à Tokyo(album 49 Z), éditions Dupuis. Les éditeurs indépendants ont été rejoints par les plus grands groupes

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