BD / Livre : Les Pieds Nickelés de Forton

Les critiques BD
  • Jean Tulard
  • Armand Colin ©

  • Un historien de la notoriété de Jean Tulard se penche sur une bande dessinée ! C’est la preuve que quelque chose a réellement changé dans la République des lettres et que le 9ème art a définitivement gagné ses lettres de noblesse.

     

     

    Terminé le temps où l’on s’abimait les yeux en classe avec un illustré dissimulé dans le creux d’un pupitre alors qu’un instituteur en blouse grise déclinait au tableau vert les subtilités de la division à deux chiffres. Voici venir l’époque glorieuse où un membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques écrit sur la bande dessinée ! Cette forme d’expression, si longtemps brocardée et stipendiée est enfin reconnue comme phénomène culturel et sociétal.

     

     

    Le ciel devrait être plus bleu, le chant des oiseaux plus harmonieux et pourtant… en refermant ce petit opuscule, le mot qui vient en premier à l’esprit est déception ! En quatre vingt minces pages (y compris couverture et pages de garde d’une lecture aisée) dont une bonne dizaine sont réservées à des illustrations archiconnues, l’auteur peine à nous présenter les Pieds Nickelés de Forton. Il ne consacre d’ailleurs qu’une vingtaine de pages au célèbre trio et à leur créateur. Et les vingt premières pages, consacrées à la naissance de la bande dessinée, ne mentionnent que fugacement Forton et les Pieds Nickelés. Si Jean Tulard fait très succintement le tour des journaux de l’éditeur de Forton, la précision et l’exactitude ne sont pas toujours au rendez-vous.

     

     

    Un historien doit aller aux delà des apparences, il doit s’appliquer à interroger les sources de l’œuvre et les faire parler pour le lecteur. Malheureusement ce n’est pas le cas ici ! Monsieur Tulard a manifestement oublié sa formation d’historien. La raison en est-elle un impératif de date ? Fallait-il paraître avant le mois de juin pour tomber en pleine période du centenaire des Pieds Nickelés ? Quoi qu’il en soit, l’auteur se contente de nous délivrer approximations, lieux communs et erreurs diverses indignes de sa qualité !

     

     

    Voici donc un florilège de ces incongruités diverses :

     

     

    Page 24. « Le Pèlerin publication édifiante de la « bonne presse » s’y était essayé depuis 1873. Il s’adressait à des adultes mais n’hésitait pas à glisser des bandes pour enfants comme les enquêtes du détective Pat’Apouf ». Vrai mais la première planche de Pat’Apouf ne paraît que le 6 mars 1938. Nous sommes loin de 1873, ce n’est donc pas un pionnier…

     

     

    Page 25.  « L’Illustré se transforme en 1906 en Petit Illustré. Bibi Fricotin relance les ventes (…) ». Exact, mais Bibi Fricotin paraît pour la première fois dans le numéro 1043 du 5 octobre 1924.

     

     

    Page 26. En parlant de l’Intrépide, Tulard affirme « Le nombre de pages varia par la suite. » Vrai mais pas de la façon dont l’auteur le laisse entendre. Ces variations de pages sont le fait du rationnement du papier pendant la Grande Guerre et elles affectèrent tous les titres de tous les éditeurs. Ainsi, pendant cette période 14-18, l’Epatant où paraissaient les Pieds Nickelés paraîtra avec une pagination allant de 8 à 16 pages.

     

     

    Toujours pour l’Intrépide nous lisons, « en 1910, une seule bande dessinée (…) qui occupe une page ». Si le Bison noir du Far West de Jo Valle est bien la seul bande dessinée à suivre dans ce magazine, elle trône, en couleurs, sur la double page centrale et quelques histoires en un ou deux strips sont également présentes.  En ce qui concerne César Napoléon Rascasse et Malabar également cités par l’auteur, ces personnages n’apparaissent que dans les années 30, à cette date le Bison noir est terminé depuis une vingtaine d’année.

     

     

    Page 29.  L’auteur de Laurel et Hardy n’est pas Matt mais Mat.

     

     

    Page 36. Ce n’est pas Isidore Mac Aron et Anatole Fricotis mais Isidore Mac Aron et Anatole Fricotard…

     

     

    Page 68. A propos du graphisme de Badert. « Les Pieds Nickelés (…) répondent davantage aux nouvelles normes de la bande dessinée grâce à un graphisme plus moderne et moins désinvolte (…) ». Certes mais sous le crayon de Forton et de Perré, ils pouvaient passer pour d’honnêtes sportifs, ce n’est plus le cas. Badert nous sert trois petits gros biens ronds et bien dodus…. Difficile de le voir réaliser certains casses acrobatiques ! D’ailleurs Badert ne donnera qu’un album des Pieds Nickelés, ses personnages rejetés par le public disparaîtront avec la guerre.

     

     

    Page 70. Tulard n’aime pas Pellos, ce qui est son droit. Mais ce n’est pas une raison pour lui imputer l’évolution des personnages. Pellos n’écrit pas les scénarios, de Lortac à Montaubert plusieurs scénaristes animeront le trio et, si les opérations montées par les Pieds Nickelés se terminent toujours par un fiasco, ce n’est pas Pellos qu’il faut condamner mais la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse qui exige une fin morale !

     

     

    Page 71. Pierre Lacroix, auteur de 3 épisodes des Pieds Nickelés, semble inconnu à Jean Tulard qui le qualifie de « disciple de Forton et dessinateur publicitaire ». C’est exact mais un peu court pour celui qui, après la seconde guerre, animera Bibi Fricotin pendant une centaine d’albums.

     

     

    Et d’autres approximations pourraient encore être citées… Alors ? Monsieur Tulard, où diable est donc passée votre rigueur d’historien ?  La bande dessinée est-elle si loin, si indigne de vos préoccupations habituelles que vous n’ayez pas songé à vérifier vos informations ? Etait-il impensable pour vous de consulter les ouvrages de références dont vous faites mention ?

     

     

    Dommage. Vraiment dommage cet amateurisme !

     

     

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