Les bons et les mauvais festivals BD

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Quand Fabrice Neaud a envie de sortir une vérité il le fait. Ceci n’empêche pas qu’humainement il est intéressant et que professionnellement il fait partie des dessinateurs de talent de notre époque. Il est de coutume pour un auteur de se rendre si possible régulièrement dans les festivals BD afin de faire la rencontre des lecteurs, des autres auteurs, c’est normalement un bon moment à vivre, enfin cela dépend aussi de quel festival où on va mettre les pieds car il en existe de plusieurs sortes. Les meilleurs ce sont les festivals où les organisateurs savent encore accueillir les auteurs. Par exemple la SOBD sur Paris, le must des petits festivals avec un immense respects pour les auteurs et le public. Ils n’ont pas oubliés que sans les auteurs rien ne peut ce faire. Et il en existe d’autres sortes, ceux créés par des organisateurs qui ont le melon qui va grossir de manière éhonté, ceux qui pensent que sans eux les auteurs ne sont rien, qu’ils ont bien de la chance, ces créateur de petits Mickeys, d’avoir des personnes qui cherchent à les faire connaitre. Et donc, en retour, les auteurs doivent leurs être redevables. Être aux ordres, parfois il faut offrir une planche ou un grand dessin inédit; c’est un souvenir du festival, qui finira dans une salle de vente… Fabrice Neaud vient de vivre une expérience assez désarmante, il s’en ouvre ici, pour vous. Les commentaires sont ouverts

Fabrice Neaud:

 » Festival de […]. Rencontre avec des professionnels du livre vendredi, qui se passe très bien, deux ateliers intenses avec des lycéens pros l’après-midi; journée bien remplie.  J’y ai retrouvé quelques camarades… Outre une angine menaçant bronchite qui m’aplatit en ce moment sur mon canapé (39° de fièvre), tout cela se serait passé de la meilleure manière s’il n’y avait eu l’épisode qui va suivre et qui s’est déroulé le samedi matin…

Toute invitation à un festival se déroule sous conditions et contrat. Le mien induisait les deux ateliers (rémunérés) et les deux rencontres décrites plus haut. Pour le reste, il s’agit plus classiquement de dédicacer sur un stand, activité pour laquelle je n’ai jamais nourri un grand intérêt, sauf exceptions de quelques rares rencontres.

C’est pourquoi je donne toujours comme conditions que je ne dédicace jamais plus de trois heures par jour et que cela se déroulera toujours l’après-midi. Le matin, je reste à l’hôtel et j’y dors. Dans la mesure où une invitation à un festival est censée être, au mieux, un partenariat avec les auteurs et qu’elle constitue toujours, pour ledit festival, une animation gratuite réalisée par des auteurs et autrices qui ne sont pas rémunérées pour leur activité de dédicaces, au nom de la « promotion » qu’ils y font de leurs livres, mes conditions n’y sont pas négociables: trois heures, l’après-midi, le matin, dodo.

Ces conditions furent écrites et acceptées par mail.

Or, Vendredi après-midi, après trois des quatre activités réalisées, voici que l’un des principaux organisateurs me prend à part, me remercie, me narre la genèse de son festival, m’en vante les mérites et, au détour de deux phrases enjôleuses, m’explique que le cadre idyllique, détendu, ne poussant guère au stakhanovisme dédicaceux de son bébé, est tellement merveilleux que tous les auteurs sont présents dès le matin sur leur stand, trop heureux de participer à la « convivialité » de la fête. En sus, ce festival étant en banlieue, obligeant à la navette régulière de « bénévoles » nous véhiculant, il n’est pas vraiment prévu qu’ils nous cheminent entre midi et 14h, qu’il est donc de bon ton de ne pas trop les solliciter pour ça. D’où, après la « convivialité », l’intérêt d’être présent dès le matin. Voyez-vous le topo?

J’accepte donc (à contre-cœur mais j’accepte) de venir le lendemain dès le matin, en même temps que tous les autres. En revanche, je parviens à maintenir que le matin du samedi, il n’est pas question que je dédicace et que le dimanche matin, je resterai à l’hôtel, d’autant que mon angine grimpe et me précède dans les tours qui se devinent à l’horizon du lendemain…

Je suis donc présent le samedi matin, la tête en vrac mais présent, au milieu des autres qui s’acheminent les uns après les autres derrière leur stand.

Mais quoi foutre quand on a soi-même décidé (et négocié) de ne pas dédicacer avec eux? Le petit malin m’avait proposé une « loge » pour que je puisse m’isoler pour travailler pour moi (j’amène toujours des pages en cours avec moi – n’oublions jamais que les festivals empiètent sur notre temps de travail… et si ce n’est pas sur lui, c’est sur notre temps de repos). J’avais décliné. Je ne voyais pas l’intérêt de m’isoler si ma présence était requise au nom de la « convivialité ». Du coup, me voici sur le stand dès 10h du matin. J’y ai dissimulé mon nom et me suis positionné en retrait, espérant sortir mes pages et dessiner pour moi. Hélas, certains  lecteurs commencent à me demander des dédicaces sur mon livre. Voyez-vous le piège commencer à se refermer? Ayant décliné la proposition de la « loge » pour m' »isoler », me voici victime de ma propre décision.

En outre, fatigué, à moitié malade, j’en ai oublié mes lunettes… Donc obligation de retourner à l’hôtel et de « solliciter » un bénévole, action que la manœuvre d’embobinement pour que tout le monde soit au garde-à-vous derrière son stand, sans balade entre midi et deux, devait épargner.

Revient sur scène mon fâcheux qui se propose de me ramener lui-même. Je décline (pas envie de me retrouver avec ce type qui m’a bien enfumé). Une autre organisatrice observe que certains auteurs ne sont pas encore arrivés de leur voyage, que des navettes sont donc prévues pour les chercher à la gare. Où j’apprends donc que, contrairement à ce qui m’avait été chanté entre deux portes la veille, il y a bien quelques possibilités de transport. Où j’attends avec fièvre (dans tous les sens du mot) l’une des navettes. Mais comme elle se fait attendre, mon fâcheux revient à la charge pour me véhiculer. Que tout ceci ne pose finalement pas de problèmes, que tout cela est « détendu », que tout ça est zen et « convivial » (je ne compte plus, désormais, le nombre de fois où ce mot sera prononcé en de stratégiques occurrences), qu’il ne faut pas être aussi « tendu ». Car me voici bien « tendu », n’est-ce pas? Bien gêné, bien agacé, tortillant du fion  sur le siège passager. Il se demande pourquoi. Ne suis-je pas un peu « tendu » dans cette voiture, me demande ce piégeur qui me ramène néanmoins pour mes lunettes oubliées?

Comment en vouloir à ce gars si zen, si calme, à l’écoute des auteurs, avec son air enjôleur  et sa voix suave de serpent avant la chute? Lui qui a accueilli de si grands artistes, qui organise tout depuis x années, qui fait tout comme il faut, si bien et au nom de la « convivialité »?

Clash dans la voiture.

Totalement piégé et à sa mielleuse injonction, me voici qui tente de décrire la situation de mienne « tension » le plus calmement du monde, situation entièrement due à son enfumage de départ.

Évidemment, le présent récit montre bien inexplicabilité de la situation… le lecteur bienveillant la voit sans mal. Si le fâcheux la voit également, cela ne le met pas dans une plaisante position. Il sait donc qu’il ne peut me laisser poursuivre… au risque de se retrouver objectivement face à son imposture. Il choisit alors l’attaque, me coupant la parole, jouant l’incompréhension devant ma « tension » qu’il ne comprend pas, m’empêchant de parler en couvrant mes paroles avec les siennes, jouant sur la seule corde vibrante à son arc, celle, sensible, des « bénévoles » et en leur nom, des efforts fournis par tous pour que tout se passe bien… Ne me ramène-t-il pas lui-même, de sa propre et bienveillante initiative, à mon hôtel? Afin de réparer ce mien oubli de lunettes? N’est-ce pas moi qui impose que des « bénévoles » soient à mon service quand toutes les autres autrices et auteurs « jouent le jeu » d’être présentes le matin sans poser de question? N’est-ce pas moi le problème? Meurtri, il n’a jamais eu affaire à un cas aussi capricieux, une telle diva, un tel phénomène « psycho-rigide ». Tous ces efforts faits pour nous autres auteurs! Quelle ingratitude de ma part! Mais comment puis-je lui parler d’une telle manière? « Sur ce ton »? Comment osè-je lui dire qu’il est un champion de la manipulation mentale? Et, bouquet final, ne suis-je pas invité gratuitement et, pire, ne suis-je pas même PAYÉ pour être là? Je le « déçois ». Humainement, ce monsieur est donc blessé dans sa chair, profondément « déçu ». C’est bien moi le salaud. Quel mail « indigné » va-t-il devoir faire à mon éditeur pour se plaindre de moi!… Il en est désormais obligé. Notons l’élégance du procédé quand ces champions de la gauche socio-cul proposent de dénoncer les auteurs à leurs éditeurs comme on dénoncerait un employé à son patron. Et rappelons qu’un auteur n’est ni un employé ni un vassal ni serf mais un partenaire… Mais le socio-cul a toujours été l’ennemi du cul. ?

Je ne me laisse pas faire ni démonter aussi facilement. Je réponds pieds à pieds aux chantages affectifs au nom des « bénévoles » et de la « convivialité », aux sophismes et aux mensonges de cet expert en harcèlement moral. Mais baste, son indignation sarkozyste couvre mes caprices de star.

La seule chose que je parviens à faire cependant, même si c’est davantage pour m’en convaincre que pour le convaincre, puisqu’il n’écoute guère, c’est que tout ceci ne serait pas arrivé si l’imposteur avait simplement respecté mes conditions, celles que je ne dédicace bien que trois heures par jour et seulement l’après-midi, que le matin je dors, et que ces conditions ayant fait accord écrit, il était prêt à être produit si nécessaire.

Quant à la « convivialité », sacro-saint concept en régime socio-culturel et mantra psalmodié par tous les guignols en régime gaucho de mes gonades, je lui rappelle que c’est un bienfait qui se manifeste mais qui ne s’énonce guère et qui, moins encore, s’impose, ce qui, dans le cas qui nous préoccupe, s’imposa bien pour ne pas se manifester un seul instant. Mais hélas la victoire de ce genre d’individu tient en ce qu’ils parviennent à vous convaincre que le problème est en très grande partie de votre faute.

Combien il est facile d’imposer sa domination et ses vues lorsqu’on tient entre ses mains votre réputation en même temps que les clefs de contact. »

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