De la vertu de la bande dessinée

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De la vertu de la bande dessinée

PRONONCÉ PAR

M. Pierre-Jean Rémy

Mesdames, Messieurs,

C’est donc de vertu qu’il s’agit. Comme il est des langues nobles et des langages inarticulés, il est des vertus très austères et d’autres bien mal en point. Il y a l’alexandrin — « Je demeurai longtemps errant dans Césarée… » —, musique des mots, lents balancements ; et il y a l’onomatopée : Crac ! Boum ! Splash ! ; il est des vertus déchirées.
C’est pourtant de l’une de ces filles du ruisseau, née peut-être (et croit-on trop souvent) des amours louches de la caricature obscène avec le feuilleton de bas étage, que je veux vous parler. Vertueuse, dès lors, la poésie, vertueux le tableau, la fresque, vertueux, bien sûr, le roman : autant de langues honorables, nul n’en a jamais douté. Mais la vertu de la bande dessinée ?
Splash ! Zoom ! Vlan ! Quand on s’exprime par onomatopées ; en images, m’affirme-t-on, grossières ; en couleurs, dit-on aussi, criardes — et pour couronner le tout — sur du mauvais papier : comment oser prétendre à quelque vertu ? L’un de nos confrères, voilà plusieurs mois, l’a dit sans ambages : « Stupide (ou naïf, je ne me souviens plus) comme un personnage de bande dessinée. »
Je sais donc ce qu’il y a de téméraire à oser parler de cette langue-là en une enceinte où le juste mot, la phrase grammaticalement exacte, l’exposé d’une rigueur sans faille seuls ont leur place, et où il n’est d’image — puisque c’est d’image qu’il s’agit — qui ne soit poétique, à la rigueur figure de rhétorique.
Et pourtant, je le demande à tous ceux pour qui le capitaine Nemo, Sophie Fichini, voire le pauvre Augustin Meaulnes sont restés les personnages mythiques d’une histoire qui est celle de leur enfance ; je le demande : et Bécassine ? Et Zig et Puce ? Et Bicot (président du Club !), et Tintin, bien sûr ? À mettre à la poubelle des erreurs de jeunesse ? Est-ce que, à sa manière pataude et bourrue, aux côtés du jeune reporter belge à la houpette blonde, le capitaine Haddock n’est pas le double incertain d’un certain abbé Herrera dans l’ombre de Lucien de Rubempré ? Tintin, voire les Pieds Nickelés, font déjà partie des repères que nous retrouvons tous avec la même tendresse pour peu que, nous retournant et regardant par-dessus notre épaule, nous revoyions les figures qui, du général Dourakine à Fabrice Del Dongo, nous ont fait ce que nous sommes : si ce n’était que pour Tintin ou Bécassine, figures de papier, ce serait déjà là une bonne raison de célébrer la vertu du langage des bulles, puisque bulles ily a, et que c’est à l’intérieur de la bulle, espace de blanc incrusté au cœur de l’image dessinée, qu’apparaissent les mots qui sont monologues intérieurs ou dialogues entre les personnages.
Mais je veux aller plus loin que le rappel nostalgique de nos jeunesses et tenter de vous montrer que, bien au-delà de cette émotion pour ce qui appartient à nos plus anciens souvenirs, il existe une vertu de l’image qui, comme le fit en son temps le roman et, parallèlement, en somme, au cinéma, a mis un siècle pour se dégager des limbes de l’enfance et devenir à son tour, et par des moyens qui n’appartiennent qu’à elle, récit, témoignage, poème.
Je n’essaierai pas de remonter aux taureaux en rut des grottes de Lascaux qui disaient déjà la prière, la mort et le désir, ni à la tapisserie de Bayeux, récit d’aventures et fantaisie héroïque s’il en fut, pour affirmer qu’avant que la BD fût — puisque BD, bande dessinée il y a —, la BD était. Il serait pourtant assez plaisant de voir dans le cycle de la Légende de sainte Ursule au musée de l’Académie, à Venise, par exemple, une BD avant la lettre. Carpaccio sur la lagune, Altdorfer à Saint-Florian, Bécassine hier, Adèle Blanc-Sec aujourd’hui, Hergé, Tardi, même combat.
Et pourtant — Crac ! Bang! Splash ! —àl’exception de la reine Mathilde qui a peut-être tout inventé, il manque à tous ces « précurseurs », entre guillemets, la rencontre de l’image avec un texte qui est le propre de la BD. Il leur manque, en somme, la bulle qui est le cadre du langage. Et là, nous en arrivons aux vrais précurseurs, sans les moindres guillemets.
C’est Rodolphe Töpffer, l’auteur, dans les années trente de l’autre siècle, des Aventures de Monsieur Vieux-Bois, qui l’explique : « Le dessin, sans le texte, n’aurait qu’une signification obscure ; le texte sans les dessins ne signifierait rien. Le tout forme une sorte de roman d’autant plus original qu’il ne ressemble pas mieux à un roman qu’à autre chose. » Et tout est dit.
Parce que l’histoire de la bande dessinée, c’est en fait l’histoire de l’envahissement progressif du texte par l’image en même temps que celle de l’éclatement de l’image elle-même en dix, vingt, cent images. Les livres de la comtesse de Ségur sont illustrés; un texte de Töpffer s’accompagne d’images. Dans Le Sapeur Camembert, le dessin domine un texte imprimé en dessous de lui qu’il faudra encore une bonne décennie pour voir pénétrer à l’intérieur de l’image même sous la forme de cette « bulle » qui, essentiellement dialogue, sinon onomatopée (tous nos Crics ! et nos Clacs !), va s’incruster dans un dessin auquel elle appartient totalement. Encore quelques dizaines d’années et limage a parfois tout dévoré. Mais le récit demeure, « qui ne ressemble pas mieux à un roman qu’à autre chose », selon le mot de Töpffer, et cela par la seule vertu de l’image. Pourquoi ? Tout simplement parce que, ni roman, ni illustration, la BD, c’est précisément « autre chose ».
Si Sapeur Camembert, Cosinus et la Famille Fenouillard du cher Christophe — que vous me pardonnerez de frôler le blasphème en le qualifiant ici d’immortel —, si Artémise et Cunégonde, leur papa et leur maman, ont fait une entrée triomphale dans l’imaginaire français dès 1889, c’est pourtant en Amérique que les « histoires en images » ont entamé leur vraie carrière internationale. Et tout de suite apparaissent ces constantes de la bande dessinée : la création d’un héros dont les aventures se déroulent sur une longue période de temps, à partir d’un support très précis qui est un journal. On parlera des « funnies », des « comics stries », des « comics »tout court. C’est grâce aux comics que la Famille Illico, Bicot, plus tard Popeye le Marin, plus tard encore Blondie, voire la fulgurante et très coquine Betty Boop, vont constituer d’extraordinaires familles qui nous en apprendront tout autant sur la civilisation américaine que les bien indigestes romans de MM. Theodor Dreiser ou John Dos Passos.
Comme ces différents comics apparaissent dans des groupes de presse concurrents et sont diffusés par des centaines de journaux à travers les États-Unis, bientôt dans le monde entier, de véritables agences, ou « syndicats », vont s’organiser, sous la férule d’un William Randolph Hearst, par exemple, le modèle de Citizen Kane, pour promouvoir Bicot ou le malheureux Père Illico, martyrisé par sa plus qu’américaine épouse, au rang de figures de proue d’une représentation littérale et figurée de l’Amérique du moment.
Progressivement, d’ailleurs, de véritables récits d’aventures, dans la jungle des villes, comme dans la jungle tout court, vont venir rejoindre le rayon satire dans le bazar géant du comics. C’est ainsi qu’après Mandrake, roi de la Magie (illusion, cape noire et huit reflets), ou le Fantôme (loup noir et cagoule rouge), un Chester Gould va créer le personnage de Dick Tracy (simple feutre mou, mais si crânement porté), aussi important dans l’histoire du roman policier que le héros de Raymond Chandler, Philip Marlowe, connu aussi sous le nom de Humphrey Bogart. De même un Bruce Hogarth va reprendre les dessins de Tarzan avec une somptuosité graphique à faire pâlir tous les illustrateurs classiques de livres dits sérieux de son temps. Qu’intervienne, vers 1930, l’humour d’un Walt Disney; que naisse, en 1938, Superman, et la bande dessinée existe en Amérique dans tous ses états, pour enfants de 7 à 77 ans, en deçà et au-delà, comme pour adultes — adultes qui dévorent Dick Tracy entre deux Hemingway et adultes demeurés en enfance. Il y en a si bien pour tous les goûts que cinquante ans plus tard, un président américain avouera sans fausse honte lire la page des comics de son journal préféré avant la revue de presse officielle officiellement préparée par la Maison Blanche. De là à dire que les plus grands présidents de ce grand pays-là sont restés de tout petits enfants, il y a — Crac ! Boum ! Pang ! — un pas à franchir que l’on fera sans moi.
En Europe, les choses vont aller plus lentement. Avec les premiers Pieds Nickelés comme avec Bécassine, voire l’Espiègle Lily, le texte reste obstinément fixé sous l’image et l’illustré demeure une lecture d’enfants sages. Il faudra Zig et Puce et le pingouin Alfred pour que les mots, enfin, s’envolent et que la bulle les gobe. Du même coup, d’ailleurs, et pour la première fois, un auteur de bandes dessinées, Alain Saint-Ogan, comme plus tard Laurent de Brunhoff, le papa de Babar, a bénéficié d’un statut qui est bien celui d’un auteur à part entière.
Mais des journaux commencent à paraître, qui vont s’appeler Mickey, Robinson, Hop-là, entièrement consacrés aux comics américains. C’est le règne de la célèbre formule « copyright Opera Mundi » qui a illuminé nos enfances. S’il ne s’est trouvé alors nul ministre de la Culture pour dénoncer cette invasion-là, le bonbon au krypton de Superman ou les épinards de Popeye, c’est peut-être tout simplement parce que la culture, en ces temps sans passion, ne mangeait pas de ce pain-là.
Et puis, la Belgique était là pour prendre la relève et là, nous entrons dans l’histoire. En effet, le 10 janvier 1929, dans Le Petit Vingtième, hebdomadaire pour la jeunesse, un jeune garçon en pantalon de golf, débrouillard comme pas un et affublé d’un chien, comme Ribouldingue l’était d’un bandeau noir sur l’œil droit, va découvrir le Pays des Soviets, c’est Tintin.
Dès lors, Cœur Vaillant, catholique bon teint, ou Vaillant, communiste pur et dur, voire Le Téméraire, franchement nazi, la bande dessinée et les journaux qui vont avec serviront à véhiculer les idéologies du moment. Jusqu’au maréchal Pétain qui revendiquera Fanfan la Tulipe et Le Petit Bossu. Après tout, Aragon d’un côté, Rebatet de l’autre, ne faisaient pas autre chose et, à la Libération, Fifi, gars du maquis nous vengera du reste.
Dieu merci, au-delà des grands desseins politiques, des tendances se dessinent, qui sont celles du dessin tout court. Et l’École belge, dite par les spécialistes « école de la ligne claire », Hergé, Spirou, Edgar P. Jacobs et Blake et Mortimer donnent à la bande dessinée d’expression française ses premières vraies lettres de noblesse. On a là une BD « de qualité ». D’où, complément et réaction, ce sera l’extraordinaire révolution de la fin des années cinquante et du début des années soixante, parallèle, somme toute, à la « nouvelle vague ».
Des hommes comme Francis Lacassin ou le cinéaste Alain Resnais, peu suspect de légèreté dans son propos, vont enfin chanter les vertus de la bande dessinée, qui du coup devient la BD que nous connaissons. On consacre des magazines à la nouvelle BD. Le mensuel Pilote, l’unique Pilote jamais surpassé, voit le jour, qui rassemble des Goscinny, auteur du petit Nicolas, des Uderzo, dessinateur d’Astérix, des Charlier, des Giraud… Et dans le même temps — Bang ! — apparaît Barbarella.
Reprenons notre souffle. 1962 : Jean-Claude Forrest, dessinateur, invente (ce qui existait d’ailleurs déjà aux États-Unis) : la bande dessinée pour adultes. Barbarella, héroïne quelque peu dénudée de notre temps, voyage encore, comme Guy l’Éclair, parmi les planètes ; mais Pravda la Survireuse, née de Guy Peelaert en 1968, s’aventure, elle, dans la guerre froide, sinon la guerre des Étoiles. Et tout change.
C’est la BD d’aujourd’hui qui s’installe, ses centaines d’albums qui paraissent chaque année, avec ses festivals qui se disputent la vedette, son musée (à Angoulême) et des dizaines de thèses universitaires consacrées à la dialectique de la bulle et de la case ou à la psychologie de Tintin, sinon à celle de Milou.
On peut sourire, on peut rire et on a ri. On a parfois eu raison, parce que, lorsque certains ont fort sérieusement affirmé — Crac ! Boum ! Pang ! — que Bruce Hogarth et les cuisses de Tarzan, seigneur de la jungle, valaient bien (pourquoi pas ?) Michel-Ange et les muscles du premier homme aux murs de la chapelle Sixtine, le ridicule et l’amphigouri dépassaient là les bornes. Mais, nous-mêmes, en cette enceinte, n’avons-nous pas quelquefois couronné des ouvrages que nous aimerions mieux aujourd’hui oublier ?
Pourtant, la bande dessinée d’aujourd’hui, française, belge, italienne d’abord, américaine encore, espagnole aussi, argentine, brésilienne, japonaise s’il en est; la bande dessinée dans le monde entier est bien devenue un genre (quelque part entre la littérature et la peinture ou le dessin) qui mérite qu’on s’y attarde : c’est d’elle dont je veux dire la vertu.
Tandis que continuent partout, sous toutes les latitudes et pour tous les publics, à se développer des BD sans complexe où le Crac et le Boum (« Fais attention à toi, fiston, j’aurai ta peau ! ») ont toujours leur place, c’est, en effet, souvent de bien autre chose qu’il s’agit.
Depuis Bicot et Bibi Fricotin, la bande dessinée a atteint l’âge adulte. Cette maturité s’est, en réalité, manifestée simultanément dans deux dire ions; support romanesque à part entière et démultiplication de l’invention graphique.
Ainsi l’album, la planche, la case et ses bulles sont devenus le lieu d’une création en pleine effervescence, où un type de graphisme et de mise en planche deviendra dans l’espace de la page l’équivalent du style littéraire de l’écrivain. D’où une adéquation de plus en plus poussée de la narration avec sa réalisation figurée.
Comme le cinéma, la BD a ainsi appris à montrer les hommes et les choses autrement qu’ils sont, c’est-à-dire en plans fixes et figés de la tête aux pieds dans le carré ou le rectangle d’une image. Dès la fin du siècle dernier, un Winsor McCay inventait avec son personnage de Little Nemo le gros plan, le panoramique. Aujourd’hui, c’est la mise en page tout entière qui varie d’une planche à l’autre, l’image débordant d’un cadre fixe, s’agrandissant, se multipliant si bien qu’elle en arrive à assumer une liberté absolue vis-à-vis d’un texte qu’elle peut finir par éliminer totalement, non pas parce que serait venu le temps de la mort des mots, mais parce que la spécificité de l’image de BD est devenue telle que, parcourant, sinon devançant le chemin qui a été celui du cinéma, elle peut faire l’économie d’un discours qui serait pléonasme.
Ainsi les grandes planches architecturales de François Schuiten où le fourmillement même des détails — labyrinthes et colonnades, trouées urbaines, enfilades, perspectives — crée le fantastique à la manière de ce précurseur de génie que fut précisément Winsor McCay. Mais ainsi, également, les récits érotico-policiers d’un Jean-Claude Varenne, chez Albin Michel, où la force coup-de-poing des plans qui se heurtent et se télescopent, le retour à un noir et blanc angoissant n’ont en rien besoin de bulles pour dire le coup qui part, le poing qui frappe ou la balle qui tue. Pas plus que les terrifiants dessins du bien méconnu en France, Breccia, n’ont besoin de beaucoup de mots pour décrire la dictature qui ensanglanta l’Argentine en une langue d’images très proche, en somme, de l’univers littéraire d’un Borges. Et si, parfois, on retrouve là le Bang oule Splash, c’est un clin d’œil aux origines. À la limite, un récit de Varenne est plus difficile à lire qu’un Blake et Mortimer classique, englué dans son texte. Si j’osais, je dirais que, sans un mot, ou presque, ce récit-là est le « nouveau roman », avec toutes ses limites, de la bande dessinée.
Ainsi le type même du graphisme devient-il ce style littéraire que j’évoquais.
J’ai dit le noir et blanc : l’écriture graphique d’un Tardi, qui raconte le Paris du pont de Tolbiac ou de ses plus sombres banlieues, mais aussi les tueries des tranchées quelque part entre 1914 et 1918, devient si précisément le contrepoint du style de Léo Malet, par exemple, créateur de Nestor Burma, ou celui tout simplement de Céline auquel le dessinateur n’a pas craint de s’attaquer, que l’image poursuit le texte et devient en elle-même une façon de dire. À sa manière, le ton de Tardi ressemble à celui des films poétiques et populistes des années trente, Gabin, La Belle Équipe, et « T’as d’beaux yeux, tu sais… ». Que Tardi soit aujourd’hui un maître de la bande dessinée française repose moins sur une qualité de dessin — qui est d’ailleurs certaine — que sur une véritable écriture de l’image.
Et je suis convaincu que, de la même manière, un Robert Crumb, dessinateur par excellence de la contre-culture américaine dans les années soixante, en a dit autant sur l’horreur des villes modernes, la vulgarité des penseurs fabriqués au rayon confection des bazars de l’esprit et l’amour à tout-va qui anéantit l’amour, que bien des études pseudo-savantes d’universitaires en mal de communication. La laideur devient obscène, l’obscénité raille la laideur et, avec un pied de nez au trop gentil Félix le Chat et à tous les Mickey du monde et autres Peanuts bien pensants — vous savez : le gentil, trop gentil chien Snoopy aviateur posé sur sa niche —, le monstrueusement drôle Fritz the Cat n’a qu’à paraître pour faire taire tous les discours.
Qu’on ne croie pas, pourtant, que le discours s’évanouisse de la bande dessinée d’aujourd’hui, bien au contraire. Je voudrais prendre le cas de Régis Franc, célèbre voilà quinze ans avec son Café de la Plage, quia d’abord paru, comme les vrais comics de la grande époque, en minces séquences horizontales dans le quotidien le Matin. Régis Franc dessine des animaux humains, trop humains, qui dissertent à perte de vue et d’images sur les hommes, les femmes, la mémoire, le souvenir et le temps. Le dessin de Régis Franc, dans ces chefs-d’œuvre que sont ses Histoires immobiles, raconte une première histoire étayée par un texte elliptique, tandis qu’un autre texte, en arrière-plan, voire d’autres dessins, très loin à l’horizon du décor initial où se déroule l’action principale, diront une troisième histoire. Comme le temps qui passe devient peu à peu le personnage essentiel de toutes ces actions, c’est à de véritables narrations croisées au ton surprenant qu’on parvient par la seule vertu de l’image, quelque part entre Proust et la Virginia Woolf des Vagues, auxquels Régis Franc se réfère d’ailleurs implicitement.
Boom ! Crac ! Splash ! J’ai failli me prendre au sérieux et je vous en demande pardon. Mais c’est vrai que nous voilà bien loin de Flash Gordon et de Pim-Pam-Poum, version française des Katzenjammer Kids de Dirk Morris, eux-mêmes inspirés de Max und Moritz, les chenapans du vieux Wilhelm Busch dans l’Allemagne de Bismarck. Et pourtant…
Et pourtant, d’abord d’une manière un peu naïve, comme le cinéma des origines, puis avec un luxe de trucs et de découvertes qui sont le fondement même de toute technique, la bande dessinée a lentement appris à raconter aux adultes des histoires d’adultes. Elle est devenue, et c’est là la seconde ligne de force de son évolution, ce qu’on a pu appeler un support romanesque à part entière. Il est probable que le vers de douze pieds avait sa vertu propre, puisque Racine a écrit en alexandrins. De même, l’image de la BD a-t-elle sa vertu propre, qui apporte une dimension autre au récit.
Dès lors, seule la bande dessinée permet aujourd’hui de raconter de vastes sagas romanesques d’un genre inconnu jusqu’ici, mais qui renouent avec la grande tradition des feuilletons tels que Dumas a pu en concevoir. Mais ici, la triple alliance de la case et de la bulle, d’un réalisme ironique et d’une onirie surréaliste, voire d’une beauté graphique véritable et d’une liberté de propos amusée, donne une dimension nouvelle, vivifiante à des récits presque classiques.
Ainsi, le cycle, fameux chez les amateurs, des Passagers du vent, de Bourgeon, qui raconte l’esclavage au xviiie siècle dans tous ses états, tous flibustiers et filles de joie confondus : les bonnes frimousses tachées de son de jeunes demoiselles de grande naissance et de bien légères vertus rythment une narration allègre, d’une authenticité historique confondante mais qu’il ne viendrait à l’idée de personne de lire — sinon d’écrire —sous une autre forme que celle de la BD. Alors que, BD au sens le plus précis du terme, Les Passagers du vent nous emmènent très loin et c’est avec émerveillement que nous montons à bord avec eux.
De même les grandes rêveries planétaires publiées chez Dargaud, qui renouvellent tout le domaine de la science-fiction en lui redonnant un visage humain : ce type de récit, ici souvent exaltant, parfois d’une extraordinaire beauté plastique, ne serait guère supportable sous forme de roman linéaire. Et voilà qu’en cases et en bulles, par la magie du trait et l’art d’une mise en page qui devient une manière de mise en scène, il redevient possible de raconter l’impossible aussi bellement que Jules Verne ou Ray Bradbury sans tomber pourtant dans les pièges d’une écriture de bazar.
Mais au-delà même de ces sagas, très typiques du monde de la BD, on en arrive maintenant à des narrations beaucoup plus brèves, qui n’ont même plus besoin du recours au héros récurrent pour affirmer leur spécificité. Les BD d’aujourd’hui racontent ce que racontent (en leur langue à eux) les livres, les films, la radio autrefois, la télévision de nos jours. Leurs auteurs parlent des hommes et de l’histoire comme les plus grands romanciers, ou les plus obscurs, l’ont pu faire.
Ce n’est, dès lors, pas seulement un paradoxe d’affirmer qu’en 1991, Hugo Pratt, par exemple, le créateur italien du marin bourlingueur Corto Maltese, nous dit les mers du Sud, l’aventure, la solitude, la dignité de la parole donnée avec une magie différente, mais aussi émouvante que celle, voilà cent ans, d’un Joseph, Conrad. Et que Corto Maltese se hasarde en Sibérie, aux marges d’un Empire russe disloqué par la guerre et la révolution, c’est à Joseph Kessel comme à Blaise Cendrars que nous pensons. La silhouette dégingandée de Corto Maltese, pour les amateurs celle du lieutenant Blueberry, de Giraud et Charlier dont les westerns au réalisme méticuleux sont devenus plus américains que les vrais westerns américains de ce temps, se promènent désormais dans nos imaginations avec la force d’un capitaine Nemo ou d’un d’Artagnan.
Je dirai même plus. Peu de livres ont dit, mieux que Bilal et Christin, avec une aussi effarante réalité, le destin de ceux qui, d’un bord ou l’autre, se sont retrouvés face à face pendant la guerre d’Espagne, puis face à face encore, cinquante ans après. À ce titre seulement, Les Phalanges de l’ordre noir est un formidable roman politique. Mais plus formidable encore, cette Partie de chasse, des mêmes Bilal et Christin, en images grisées, d’une terrible désespérance, un week-end de neige quelque part entre Oural et Carpates : avec plus d’éloquence que tant de longs discours, c’est la fin, la désillusion et la mort de ceux qui, pendant cinquante ans, ont voulu croire que le communisme, son ordre inexorable et sa langue de bois pouvaient conduire le monde. Quelques anciens chefs se retrouvent, se trahissent, se font exécuter et un monde nouveau va peut-être commencer.
Dès lors, que la bande dessinée continue à produire ces sous-produits de toutes les cultures que le roman ou la télévision, le cinéma engendrent et dans tous les domaines, jusques et y compris dans la pornographie; que bien des scénarios soient indigents parce que, comme tant de metteurs en scène de théâtre, les dessinateurs de BD se veulent trop souvent une écriture à leur botte et dès lors sans imagination, est une chose.
Il y a quelques bons romans et beaucoup de mauvais ; quelques excellents films et tellement de films inutiles.
Mais il me parait en sens inverse absolument nécessaire d’affirmer ici même, et parmi ceux-là pour qui le verbe et son alchimie sont l’orgueil de l’homme que, comme le peintre a choisi l’espace du tableau, le cinéaste celui de l’écran, l’homme de théâtre la scène nue, il est des créateurs qui ont su découvrir que la séquence d’images, son découpage en carrés, sa mise en planches, jusqu’à la place de ces bulles où sont inscrits les mots, peuvent devenir une langue avec sa grammaire, certes, ses codes et ses rythmes, mais avec aussi sa musique et surtout son discours, parfois aussi riche et divers que l’est celui du roman, de la peinture, du film ou du théâtre. La vertu de la bande dessinée, en somme, n’est que la vertu de ceux qui la font.
Et c’est sur cette note finale, grandiloquente à souhait, que, dans l’angle de la dernière image, en bas à droite de la dernière page de la BD idéale que je voudrais tant que vous et moi découvrions un jour, quelque part au milieu de l’étrange tribu des hommes en vert égarés sous cette Coupole qui est notre jungle à nous, s’inscrit dans sa bulle le Zim-boum-boum tonitruant des grosses caisses ventrues placées là par un dessinateur ironique pour faire taire l’orateur impénitent. Splasb ! Boum ! Fin !

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