Entretien avec Christian Binet

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Pour son 21e album, Christian Binet confie une lourde tâche aux Bidochon : « sauver la planète ». Environnement, co-voiturage, économie d’énergie, tri sélectif… Raymonde et Robert découvrent les joies et les peines de l’écologie !
 Voilà plus de 30 ans que vous avez crée les Bidochons… quel regard avez-vous sur cette série ?

C’est un peu comme un outil, elle me permet d’exprimer mon point de vue sur un sujet en particulier : le mariage, l’hôpital, les voyages organisés, la conduite, le portable, internet… Depuis plus de 30 ans, c’est un outil qui me sert toujours, j’y aborde les comportements humains et années après années, ils n’évoluent guère…

Ces comportements humains, vous les traitez toujours avec le même humour…

En humour, les références doivent être simples et visibles. Lorsque l’on parle de comportements, ce sont finalement toujours les mêmes règles qui font rire ! Les siècles passent mais Molière, Georges Feydeau ou René Clair font toujours rire et surtout traitent de problématiques qui restent contemporaines. Leurs personnages, sont des personnages que l’on continue de côtoyer, ils sont toujours d’actualité. A l’époque, on parlait déjà de personnes en avance sur leur temps, ou rétrograde, es thèmes étaient la jalousie, l’adultère, la guerre. Finalement, ce n’est que le contexte qui a changé, les gens, eux, n’ont guère évolué…

Pour y parvenir, vous utilisez toujours la même base, le couple, Raymonde et Robert…

Le couple Raymonde-Robert fonctionne comme un duo d’humour. Il y en a toujours un plus idiot que l’autre… Robert n’a guère bougé avec les années : il est borné, misogyne, ne supportant pas que sa femme en sache plus que lui et cherche en permanence à imposer son point de vue. Sa femme, Raymonde a du bon sens, elle est plutôt intelligente, sensible et est capable d’avancer malgré son mari. Même s’ils sont tous les deux hors du coup, ils sont plein de bonne volonté, voulant être comme les autres. Et puis au fil des années, ils sont devenus plus subtils…

Comment expliquer justement cette évolution des personnages ?
J’ai moi-même changé et du coup, la série a évolué également ! Toutefois, je conserve invariablement, depuis le début, une part de moi-même dans les deux personnages. L’éducation, l’apprentissage permettent de voir les choses différemment, de manière plus fine et nuancée et ça apparait naturellement chez les Bidochon. Dans parler des sujets qui sont de plus en plus riches et propices aux réactions. Une évolution qui se fait également dans les thèmes que vous abordez… Ils concernent toujours les rapports humains, mais mondialisation oblige, sont au cœur de l’actualité. Je regarde simplement la société d’aujourd’hui et je vois les comportements changer, comme pour l’environnement…

C’est justement, le thème de votre nouvel album « Les Bidochon sauvent la planète ». vous y pensez depuis longtemps ?

C’est dans l’air du temps depuis pas mal d’années, mais c’est devenu aujourd’hui une problématique bien concrète. D’un côté, on nous demande de trier nos déchets, mais d’un autre côté Shell fait brûler ses torchères 24h/24 en Afrique, les Etats-Unis parlent beaucoup mais ne veulent rien changer et les pays émergeants comme la Chine ou l’Inde polluent à tour de bras… En fait, les petits font des efforts, les lois sont de plus en plus contraignantes pour nous et le système est devenu complètement aberrant. A partir de ce postulat, il m’a semblé normal que les Bidochon participent à ce système et donc à l’effort collectif. Robert et Raymonde ont d’ailleurs ont les deux des approches très différentes du problème ! Les Bidochon ne sont pas assez évolués pour apprendre tous seuls. Raymonde écoute et comprend la logique environnementale mais pour Robert, c’est plus difficile : lorsqu’on lui change ses habitudes, c’est une véritables montagne à escalader ! il ne saisit pas bien, c’est dur à vivre car ses convictions ne sont pas les bonnes. Le meilleur exemple est indiscutablement le tri sélectif, présent partout et évidement chez les Bidochon… C’est une véritable usine à gaz pour nous, donc évidemment pour Raymonde et Robert. Finalement, on tri peu et c’est toujours la poubelle à déchets qui est la plus pleine ! sans parler de la confusion du métal avec le plastique, du plastique avec le déchet… Nous avons du mal au quotidien à nous y retrouver, alors imaginez Robert Bidochon…

Gisèle et René jouent un rôle important d’exemple mais également de bonne conscience pour le couple…

Ils expriment la nouveauté et sensibilisent justement Raymonde et Robert à ces thématiques qu’ils ne peuvent découvrir par eux-mêmes. Ils sont intéressants pour cela. La maison écolo par exemple, sans Gisèle et René, ce serait un monde inaccessible pour les Bidochon ! C’est un couple un peu bobo, le parfait exemple des limites et des excès de l’écologie telle qu’elles existent aujourd’hui en France.

Vous vous régalez à pointer du doigt toutes ces incohérences !

La comédie fonctionne rarement sur ce qui marche bien. Là, je montre des travers qui me touchent et qui se transforment en quiproquos. Je ne cherche pas à faire une étude sur l’écologie… mais mes exemples, c’est du vécu évident pou tout le monde. Les ampoules basse-tension et leurs formes improbables, qui mettent du temps pour chauffer qui sont allumées lorsqu’on ressort de la pièce… je ne l’invente pas ! Le covoiturage n’est pas épargné… Là aussi, c’est intéressant lorsque l’on s’y attarde un peu. On peut lire sur tous les sites internet qui le proposent : « ce n’est pas un site de rencontres ». C’est amusant de jouer là-dessus. Quand on y réfléchit, on ne sait pas sur qui on peut tomber et là, évidemment, Robert tombe sur un dragueur invétéré qui se moque complètement de l’aspect environnemental du covoiturage. Parler d’environnement, c’est aussi aborder les économies d’énergie mais aussi le coût élevé de l’écologie… Tout le monde cherche à faire des économies mais tous les prix augmentent : l’électricité, le gaz. Finalement, c’est à nous, les petits, de faire des efforts au quotidien et ça coûte énormément. Changer nos fenêtres pour faire des économies d’économies, pourquoi pas, mais c’est cher et ce n’est qu’un grain de sable au niveau de la planète. A force de faire ressortir toutes ces limites, vous avez certainement des idées !

Que ferait Christian Binet à la tête du Ministère de l’écologie ?

Les combats menés ne sont pas les bons ! Les seules actions réalisées le sont auprès de la population et on lui complique la vie. Je suis logique et pragmatique et dans un premier temps j’essayerai de travailler sur des choses concrètes applicables dans la vie courante. Par exemple les journaux, le matin, sont toujours livrés dans de la cellophane alors qu’il faut la séparer du papier pour le tri. C’est idiot ! Le tri doit être fait, c’est indiscutable mais vue la complexité de sa mise en place aujourd’hui… Finalement, Robert et Raymonde sont-ils capable de sauver la planète ? Non… pas plus que moi ! Face à l’inde, les Etats-Unis, la Russie ou les pays émergeants et à leurs attitudes face à la pollution, il n’y a pas grand-chose à faire. Ce qui est certain, c’est qu’il faut faire des efforts, faute de quoi, la planète risque de disparaitre. D’ailleurs, à la fin de l’album, Raymonde et Robert militent tous les deux pour cette juste cause… Vingt et un albums pour les Bidochon ; que reste-t-il à faire à nos super-héros ? C’est la société qui fournit les sujets. Le militantisme, le féminisme sont autant de sujets pour lequel j’ai beaucoup à dire. Lorsque je vois que l’on veut changer l’accord du participe passé dans une phrase afin d’arrêter la masculinité de principe… au lieu de se préoccuper de la différence de salaire entre les hommes et les femmes, je me dis que la route est encore longue sur le plan de l’égalité ! C’est comme la politique, c’est un sujet que j’ai mis de côté car les problématiques sont les mêmes au niveau national et local. Pour les Bidochon, l’investissement serait évidemment local et j’ai de la matière…

Ces sujets qui vous permettent également d’avancer et de toujours progresser ?

Je suis toujours passionné par la connaissance et aujourd’hui mes sources d’apprentissages sont nombreuses : j’apprends à composer de la musique, je peins et continue de m’amuser grâce à la bande dessinée. C’est un bloc qui m’apporte une certaine forme de sérénité et d’équilibre. Je reste convaincu qu’il faut continuer à travailler pour progresser et ne pas se scléroser. Tous ces sujets sont de véritables mines d’or pour moi, j’apprends énormément ! Franchement, si j’avais fait les derniers Bidochon comme les premiers, j’aurai disparu depuis longtemps…

Même côté dessin ?

Bon, côté dessin je ne progresse plus depuis bien longtemps mais personne ne s’en est jamais plaint… le meilleur exemple pour moi c’est les voitures : je m’applique pour les faire mais elles sont toujours moches ; mais comme le dit Hugot « ce n’est pas important, l’essentiel c’est que ça aille avec le reste »…

Quand est-ce-que Christian Binet arrêtera de dessiner ?

La bande dessinée, j’arrêterai lorsque je n’aurai plus rien à dire. D’ailleurs, lorsque je n’avance pas sur une planche, que j’ai du mal à la terminer c’est que je ne m’amuse pas… Donc tant que le plaisir est les idées sont là…
Propos recueillis par David Tapissier, Le Progrès.
© Binet et Fluide Glacial 2012

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