Entretien avec Jacques Tardi

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Quel est le thème du Petit Bleu de la côte Ouest ?
Toute la construction du roman de Manchette est fondée sur ce que l’on a appelé à une époque, dans les années 70, le « malaise des cadres ». C’est l’histoire de Georges Gerfaut, un type qui gagne plutôt bien sa vie mais se retrouve mêlé par hasard à un truc dont il ignore tout et qui va bouleverser son quotidien. II est poursuivi par des tueurs qui veulent lui faire la peau, mais il ne sait pas pourquoi. À ce moment-là, il prend conscience de l’inutilité et de l’emmerdement de l’existence qu’il a menée jusqu’à présent.

C’est une sorte de roman social ?
Oui, c’est un peu ça. Le roman est un flash-back : il commence et se termine sur le périphérique, où le personnage tourne en voiture. C’est un symbole de sa vie qui tourne en rond… Ce qui résume bien le sujet, c’est cette phrase : « La raison pour laquelle Georges file ainsi sur le périphérique avec des réflexes diminués et en écoutant cette musique-là, il faut la chercher surtout dans la place de Georges dans les rapports de production. » Gerfaut est mal à l’aise parce qu’il mène une vie merdique de cadre moyen en entreprise. II existe sans doute un tas d’études sociologiques sur le sujet, mais tout l’intérêt du Petit Bleu est d’aborder ce thème à travers un roman pas emmerdant et qui se lit comme un polar sans en être un, tout en étant quand même proche du genre. C’est tout l’intérêt de Manchette : mettre à jour sans emmerder le monde le problème d’une époque – qui, à mon avis, est toujours d’actualité.

Pourquoi avoir repris à l’identique les phrases de Manchette, alors que vous aviez réécrit le texte de Jean Vautrin, Le Cri du peuple, et ceux de Léo Malet, Nestor Burma ?
J’ai essayé de conserver le plus possible de son texte sans le modifier parce qu’il est très précis, presque clinique. C’est son côté « manufacture de Saint-Etienne », notamment quand il décrit dans le détail le contenu des cantines métalliques rangées à l’arrière de la voiture des tueurs. Le texte de Manchette est sec, raide, sans fioritures. II n’y a rien de spectaculaire dans son écriture. Que voulez vous que je change à ça ?

Le travail d’adaptation en est-il facilité ?
La difficulté tient à cette espèce de platitude qui fait partie des premières pages du bouquin. Le mec se lève, jette un oeil au mot que sa femme a laissé sur le frigo, lit son journal, va faire un tour dans sa boîte avant de partir en vacances… Là, on est dans la banalité, et c’est assez ennuyeux à dessiner ! Mais cette platitude fait partie du bouquin. C’est même le sujet du livre. Elle est absolument nécessaire avant d’en arriver aux scènes de violence, car elle leur permet de prendre toute leur importance. Je n’avais donc aucune raison de faire le mariole et de jouer â l’artiste-peintre ! C’est ce qu’expliquait Hitchcock : il disait qu’il tournait les scènes banales en plan moyen et qu’il n’avait aucun intérêt à les tourner en gros plan. Sinon, on brûle toutes les cartouches.

Avez-vous conservé toutes les,scènes du roman ?
J’en ai supprimé certaines, comme celle où il est recueilli dans la forêt par les bûcherons portugais ou la mort du vieux Raguse. Certaines choses fonctionnent dans un roman avec le seul texte mais ne tiennent pas la route quand on les dessine. La bande dessinée a ses propres limites. Mais c’est justement ce genre de difficultés qui m’intéresse et qui rend le travail d’adaptation passionnant. Je préfère passer plus vite sur les scènes qui me paraissent secondaires mais rester le temps nécessaire sur celles qui me semblent refléter l’esprit du livre, même si elles donnent l’impression d’être banales.

Gerfaut est-il proche des personnages que vous avez dessinés jusqu’à présent ?
C’est un ingénieur, et je n’en ai pas beaucoup dans mes histoires ! On peut imaginer qu’il a accroché une affiche de Folon chez lui, au-dessus de sa chaîne stéréo… Toutes ces références n’ont peut-être aucun sens pour un lecteur d’aujourd’hui, mais ça m’est égal. Ce qui m’intéressait, c’était de restituer l’ambiance de cette époque, avec ces cadres qui laissaient tout tomber pour acheter une bergerie en Ardèche avant de rentrer dans le VIe arrondissement dès les premières pluies…

Dans Griffu, qui se déroulait aussi dans les années 70, le climat était beaucoup plus violent…
Dans le Petit Bleu, c’est plutôt la déprime ! Gerfaut est un peu mou, il bosse dans une entreprise et a quelques restes vaguement soixante-huitards, mais ils tombent à plat. Dans la forêt, quand il est recueilli par le caporal Raguse, il dit : « Je passe ma vie à faire le con […], c’est partout la même merde. » C’est le malaise du cadre dans toute sa splendeur ! II ne l’est plus, mais il est tellement conditionné qu’il réagit comme s’il était encore dans son entreprise.

La fin n’est pas tellement optimiste, elle non plus…
C’est un constat d’échec total ! À propos de Gerfaut, Manchette parle de « servilité » : il évoque la situation du cadre aux ordres de son patron. Mais c’est vrai que je préfère les histoires qui se terminent en eau de boudin à celles qui ouvrent des portes magnifiques sur l’avenir…

Malgré le contexte historique des années 70, Gerfaut n’a donc pas de conscience politique ?
L’histoire est assez conforme à la réalité : Gerfaut rentre à la maison et retrouve sa bagnole au garage. En 76, on n’est déjà plus dans une période révolutionnaire… C’est la fin de l’optimisme des trente glorieuses, la société commence à se déglinguer. On n’imagine pas Gerfaut retournant dans son entreprise pour aller flinguer son patron et faire un carnage ! Quand la fille de Raguse lui dit « Vous êtes un aventurier », il répond « Non, pas du tout. Je suis le contraire. […] Un type qui ne veut pas d’aventures ». D’ailleurs, des héros, je n’en ai jamais rencontré. Dans la vie de tous les jours, on n’a affaire qu’à des sens qui survivent. Et j’en fais partie, je ne me sens pas du tout éloigné d’eux. Je ne me tiens pas au-dessus de la mêlée. Les sens consomment et se consolent en achetant des lecteurs de DVD, ils s’endettent, ils cèdent à leurs envies. Après, ils n’ont qu’à fermer leur gueule et à bosser pour rembourser leurs emprunts. Gerfaut a peut-être acheté sa Mercedes à crédit. À partir de là, on ne peut pas s’attendre à ce qu’ils aient un état d’esprit révolutionnaire…

Les personnages de vos autres livres mènent-ils leur vie de manière différente ?
Ils ne sont jamais très spectaculaires. Ils suivent leur route et, à un moment, ils sont rattrapés par les événements. La réalité les empêche de faire ce qu’ils voulaient. Mais ils ne sont jamais vraiment concernés par ce qui se passe, ils sont plutôt là par hasard. C’est le cas de Gerfaut : il porte secours à un type trouvé sur le bord de la route, il le trimballe à l’hosto, mais ça s’arrête là. Après, il se tire, ça ne le concerne plus. Dans la vie, beaucoup se contentent de faire le minimum. Dans mes histoires qui se déroulent pendant la guerre de 14, c’est pareil. Mes personnages ne sont pas là par idéologie, ni pour tuer des Allemands. Ils se sont fait embringuer dans cette affaire, ils n’ont pas trouvé de plan pour rester planqués à l’arrière, ils subissent. C’est plutôt ce genre de comportement qui m’intéresse. J’ai une certaine tendresse pour ces gens-là. On peut parler de lâcheté, de manque d’initiative ou de tout ce que vous voudrez, mais j’avoue que je m’identifierais plus à des gens comme ça. Ceux qui savent toujours ce qu’il faut faire au bon moment, c’est formidable ! Mais moi, je n’en fais pas partie…

Quand il se retrouve perdu en pleine forêt Gerfaut ne sait vraiment pas quoi faire…
À ce moment-là, il se souvient d’un petit film avec Richard Harris et John Huston. II a vu ce film bien au chaud, dans une salle de ciné. Comme tout le monde, il a du prendre un petit plaisir sadique à voir souffrir le personnage sur l’écran. Et là, tout d’un coup, il y est pour de vrai. Mais il continue à réagir en spectateur. Ensuite, il se réfère à des trucs lus quand il était môme – et que tout le monde a lus dans des romans d’aventure merdiques – où il est question de survie dans la nature : il envisage l’idée de suivre des abeilles et de bouffer le miel… Face aux intempéries, les gens sont complètement paniqués. Gerfaut est un trouillard qui n’est pas à sa place dans une forêt. Mais vous avez sans doute remarqué que je vais rarement dans la nature. Quand le soir tombe sur les sapins, ça me terrorise !

Dans le Petit Bleu, on ne voit pas beaucoup la capitale… Les repérages ne vous ont pas trop manqué ?
Paris n’est pas très présent dans le roman, mais ça m’est égal. Ce qui m’a motivé, c’est vraiment le scénario. J’ai fait quelques photos de forêt du côté de Chamonix. J’ai aussi photographié l’immeuble de Gerfaut, dans le Xllle arrondissement. On reconnaît l’école Estienne, la porte d’Italie… Mais je n’ai pas fait de photos du périphérique, c’est trop dangereux. Et en plus, c’est ennuyeux ! Pour la scène de la station-service, j’ai fait un truc qui ne me plaît pas beaucoup : je n’ai pas indiqué de marque d’essence. J’étais allé chez Total chercher de la documentation sur les vieilles pompes à essence, mais ils m’ont fait comprendre que ça ne serait pas une bonne idée d’utiliser leur nom, vu la violence de la scène… Je ne souhaitais pas avoir un procès avec Total, parce que je ne sais pas si je m’en serais sorti ! J’aime bien m’ancrer dans la réalité, mais là, j’ai été obligé de trouver cette astuce pour ne pas les vexer. Alors j’ai repris le nom de Manchol, qui était celui d’une marque de médicaments que j’avais inventée dans Griffu. Et le logo est inspiré de celui de Caltex, une marque américaine aujourd’hui disparue, qui venait de la contraction des mots Californie et Texas.

Vous n’avez jamais eu envie d’adapter l’un des romans de Manchette mettant en scène son personnage d’Eugène Tarpon ?
Non, parce que c’est une espèce de détective privé. II est un peu dans la veine de Nestor Burma. C’est un enquêteur assez classique, et ce n’est pas l’aspect le plus novateur du travail de Manchette.

Et après le Petit Bleu ?
Plusieurs autres romans de Manchette m’intéressent, comme Nada, Ô dingos, ô châteaux ! ou La Position du tireur couché. Mais je n’ai pas forcément envie de m’enfermer dans une série d’adaptations qui vont me bloquer pendant plusieurs années, comme avec Le Cri du peuple. Alors, on verra…

Dossier de presse-©Humanoides Associés.2005

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