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François Mittérand aime la BD

Les dossiers BD

Le mensuel A Suivre 133 du février 1989 propose un entretien exclusif de François Mitterand sur la bande dessinée. Nous vous offrons le contenu de l’entretien dont les propos furent recueillis par Jean-Paul Morel.

(A Suivre) : Parmi les « grands projets» comme le Louvre et l’Opéra de la Bastille, figure le Centre National de la Bande Dessinée à Angoulême. Quelles sont les raisons de ce choix? Vous avez vous-même visité récemment ce Centre, répond-il à l’image que vous vous en faisiez?
François Mitterrand : Je suis effectivement allé, en décembre dernier, à l’occasion d’une visite à Angoulême, voir ce qui est déjà construit et sera inauguré lors du tout prochain Salon international de la Bande Dessinée. Cela correspond à la première tranche des travaux, l’ensemble du Centre National de la Bande Dessinée et de l’Image devant ouvrir en janvier 1990. J’ai donc pu mesurer le travail accompli depuis qu’a été prise, en 1982, la toute première décision de créer ce Centre à Angoulême. Au bord de la Charente qui est la rivière de mon enfance et au pied des remparts de la ville, j’aime le parti qui a été pris de marier l’ancien et le nouveau. Les architectes, Roland Castro et jean Remond, ont choisi de conserver les belles arcades d’anciennes brasseries qui témoignent de l’architecture industrielle du XIXe siècle et font partie de la mémoire de la ville. De grandes verrières courbes font le lien avec ces pierres du siècle passé, affirment la modernité du Centre et composent un paysage qui évoque l’imaginaire architectural de certaines bandes dessinées d’aujourd’hui.
On peut aussi y lire la double ambition de ce Centre, sa raison d’être. D’une part, conserver et montrer à un vaste public le patrimoine accumulé de plus de cent ans de bandes dessinées qu’aucun musée ne mettait jusqu’à présent suffisamment en valeur et qu’enrichit désormais 1e dépôt systématique de tout exemplaire publié en France. Favoriser d’autre part l’innovation technologique et artistique, les échanges entre industriels et créateurs, la, formation de tous dans un domaine où la France détient un savoir-faire qui mérite d’être encouragé.
De la bande dessinée à l’ image de synthèse, c’est une partie de l’aventure contemporaine de l’art du dessin que doit abriter et faire vivre le Centre d’Angoulême. En maîtrisant mieux l’évolution rapide des techniques de production de l’imagé, on élargit aussi le champ du possible et de la création.
Un parle souvent des grands projets parisiens. Il en est d’importants en province. Angoulême accueille depuis maintenant quinze ans un Salon International qui a prouvé l’audience et la vitalité de cet art populaire qu’est la bande dessinée; elle avait bien mérité d’accueillir ce Centre autour duquel se développera une nouvelle vie urbaine.

(A.S.) : Que pensez-vous de la prétendue concurrence de l’image et du livre? .Il y a t’ il un rapport entre le Centre National de la Bande Dessinée et de l’Image et le projet de bibliothèque ultra-moderne que vous avez annoncé?
François Mitterrand : Je ne crois pas que le livre et la bande dessinée se fassent la concurrence négative qu’on redoute parfois, pas plus que l’écrit n’est victime de l’image. Les quelques études, d’ailleurs rares, faites sur le public amateur de bandes dessinées montrent qu’on y trouve tous les âges, toutes les catégories. Il n’y a pas de lecteur-type. Certains lisent beaucoup d’autres choses, d’autres moins, l’explication est à chercher ailleurs.
L’image est un langage, aussi noble que les autres. La bande dessinée est un art qui a inspiré bien des peintres, à commencer par Picasso dans les années 30, mais aussi des cinéastes et des hommes de théâtre. Inversement, lorsque Tardi met en images Le Voyage au bout de la nuit, il sert aussi le texte de Céline.
Personnellement, j’ai tendance à considérer comme complémentaire tout ce qui stimule l’imagination, aiguise la curiosité, forme le goût. Comme il y a de bons et de mauvais romans, de bons et de mauvais dessins, il y a entre le texte et le trait de bonnes et de mauvaises rencontres. La profusion ne saurait suffire à disqualifier un genre où la poésie, l’humour, la critique sociale et politique, l’aventure comme l’interrogation métaphysique s’expriment avec force. La vraie question est qu’il faut encourager l’éclosion d’œuvres de qualité et en faciliter l’accès. C’est le sens des mesures d’aide à la création et à la diffusion de la bande dessinée mises en place depuis 1983 par le Ministère de la Culture, comme de la présence d’une Commission de la bande dessinée au Centre National des Lettres. Une politique, de développement de la lecture publique ne doit pas ignorer la bande dessinée.
En annonçant la création d’une très grande bibliothèque couvrant, d’une manière entièrement nouvelle, tous les champs de la connaissance et ouverte à tous, j’ai voulu amplifier et, en quelque sorte, parachever le travail accompli par le livre et la lecture durant mon premier mandat, et qui se poursuit sous celui-ci. Les techniques modernes de transmission de données et de consultation à distance permettront en particulier à cette future bibliothèque d’entrer en relation avec d’autres fonds et des équipements plus spécialisés comme le Centre de la Bande Dessinée d’Angoulême.

(A.S.) : La BD semble être un des fleurons de la culture latine. Quel rôle pensez-vous que la bande dessinée française joue dans les échanges culturels? Florissante sur le marché français, n’a-t-elle pas sa carte à jouer dans l’Europe de 1992?
Plus généralement, quelles mesures sont envisagées en faveur du livre compte tenu des nouvelles conditions d’échanges à partir de cette date?
François Mitterrand : Les auteurs et certaines maisons d’édition françaises sont effectivement très présents dans le secteur, -en pleine expansion, de la bande dessinée. C’est le signe d’une réelle vitalité créative et économique. La bande dessinée française reflète aussi, dans sa diversité, les regards que nous portons sur nous-mêmes et sur le monde.
J’ai visité en 1986 le Salon International de la Bande Dessinée à Angoulême. Le succès, confirmé d’année en année, de cette manifestation fait de notre pays un pole de développement de la bande dessinée et-un lieu de rencontre entre professionnels de tous pays.
Mais s’il faut accueillir, on doit aussi aller soi-même au-devant d’autres publics, exposer et diffuser hors de nos frontières, traduire davantage. L’Europe dans cette perspective est une chance pour la France. Disant cela, je ne songe pas seulement à l’instauration du marché unique européen et à ses débouchés décuplés pour nos productions, mais aussi à l’affirmation d’une culture européenne qui sera le vrai ciment de la construction de l’Europe.
On a parlé d’une école franco-belge, pourquoi ne pas aller vers une école européenne de la bande dessinée, forte des talents originaux de nos différents pays .
Il serait bon – le Ministre de la Culture y travaille – de rapprocher les réglementations disparates dans des domaines, tels que le prix du livre, les taux de T.V.A., les droits d’auteur, etc. Et de le faire avec le souci non de déréglementer de façon désordonnée, mais d’élaborer de nouvelles règles réellement communes. Avec le souci de mettre en place de nouveaux instruments collectifs comme un véritable fonds d’aide à la traduction dont la née pourrait aussi bénéficier.

(A.S.) : On continue à considérer la bande dessinée comme une culture. Voir, par exemple, les attaques passées de Michel Guy contre de Jack Lang qualifié de « ministre de la mode et de la BD ». Les textes de loi, en continuant de leur côté à assimiler la bande dessinée à la littérature pour la jeunesse, ne  tendent-ils pas à renforcer cette image ? La question avait déjà été posée au Ministre de la Culture lors de son premier mandat : pourquoi ne pas  abroger la loi de 1949? Comment la « morale », au sens le plus étroit du terme, peut-elle continuer à aussi fortement sur ce domaine en 1989? Les Français ne seraient-ils pas devenus adultes?
François Mitterrand : je crois avoir donné quelques-unes des raison pour lesquelles la bande dessinée n’est pas, à mes yeux, une culture au rabais. Qu’il ne s’agisse pas non plus d’un genre réservé aux  enfants, c’est apparu très nettement en France à partir des années 60, avec notamment l’évolution d’un magazine comme  Pilote et la création de nombreuses revues destinées d’emblée aux adultes. Comme la votre.
Je pourrais, avec Oscar Wilde, me contenter de vous dire : « il n’existe aucun art que l’on puisse qualifier de moral ou d’immoral, il y a seulement en ce domaine la qualité  ou  la médiocrité. »La loi de 1949, modifiée en 1967,existe, et je sais que beaucoup y voient un anachronisme. Cette loi cherchait à concilier trois objectifs : la protection de l’enfance, le respect de la dignité de la personne humaine, la liberté de conscience et d’expression – donc d’achat et de publication – de chacun.
Force est de constater que ce ne fut pas toujours aisé et qu’elle a parfois autorisé des abus où l’on bafouait un droit sous prétexte d’en garantir un autre. Il reste que c’est un sujet difficile et sensible. Une société évolue généralement plus vite que les lois qu’elle s’est données, mais adapter n’est
pas nécessairement supprimer  tous les garde-fous. Je prends un exemple : la loi  réprime l’incitation à la haine suis sûr que vous n’y voyez pas une atteinte à la liberté d’expression. I1 faut donc réfléchir à une adaptation de la  législation en s’appuyant sur  large concertation de  toutes les parties concernées.

(A.S.) :Quelles sont les bande nées qui vous ont marqué?  On parle des des Pieds Nickelés, auriez-vous un vieux fond anarchiste? On vous  prête aussi la lecture du Sapeur Camember et de Cosinus : n’est-ce pas une preuve que la bande dessinée peut être éducative ?
François Mitterrand :J’ai bien aimé les aventures de Ribouldingue, Filochard et Croquignol, pour leur impertinence et leur imagination obstinée. Je me souviens, bien sûr, du Sapeur Camember, du Savant Çosinus et de la Famille Fenouillard que signait sous le pseudonyme de Christophe un honorable sous-directeur du laboratoire de botanique de la Sorbonne ! J’avoue m’être bien amusé, plus tard, aux aventures de Chéri-Bibi.
Je n’ai pas suivi avec un soin particulier la production de bandes dessinées mais les années 6U-70 m’apparaissent maintenant comme un tournant et l’arrivée à maturité d’une génération de talents neufs.
Quant aux vertus éducatives de la bande dessinée, bien des pédagogues s’en sont, et fort tôt, avisés. On fait parfois remonter l’origine de la BD à l’initiative de Rodolphe TÔpffer, qui, instituteur, illustrait lui-même les récits qu’il écrivait en 1825 à l’intention de ses élèves. Plus près de nous, on a eu recours aux bandes dessinées pour faciliter l’apprentissage des langues vivantes et du latin puisqu’on m’a même signalé l’existence d’une édition en latin de l’album d’Astérix, la Serpe d’Or, devenu, dans cette version inattendue, Falx Aurea. Tout ce qui ouvre à d’autres univers est formateur et l’image, loin de détourner du texte, peut aussi y conduire.

(A.S.) : Le Général de Gaulle disait que son plus grand rival était Tintin. Auriez-vous aussi votre rival? Et si vous vouliez vous incarner dans un héros de bande dessinée, lequel choisiriez-vous?
François Mitterrand : Tintin est toujours là, et c’est, me semble-t-il, un cas -unique de longévité. Songez que ses premières aventures datent, si ‘je ne me trompe, de 1929 et que bien des enfants d’aujourd’hui s’y plongent encore avec délices.
J’ai peut-être un faible pour Corto Maltese. Non que je ressemble au héros d’Hugo Pratt, mais je ne m’ennuierais certainement pas dans la peau de cet aventurier laconique, solitaire, esprit libre au confluent de plusieurs cultures.

(A.S.) : Aimez-vous être « croqué »? Que pensez-vous de vos représentations dans les dessins de presse?
François Mitterrand : Que j’aime ou que je n’aime pas, les caricatures me surprennent toujours. Mais quand elles sont bonnes, elles m’amusent et parfois me font réfléchir. Je vous mentirais si je vous disais que je m’imaginais spontanément en batracien divinisé mais la grenouille du Bébéte-Show me fait rire même si je la trouve plus agitée et plus criarde que nature. C’est du très bon travail.
Dans un tout autre genre, le talent aigu de Plantu me paraît très salubre. Mon personnage dédoublé de la dernière campagne présidentielle, souvent injuste, forçait à réfléchir.
Au total, je suis bon public. J’envie l’art irrespectueux et ramassé des caricaturistes qui, en quelques traits et peu de mots, vont loin.
Propos recueillis par Jean-Paul Morel

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