Hergé, fantastique et science-fiction – suite –

Les dossiers BD

II.- La science-fiction et Hergé

Les premiers pas

Plus apparente que le fantastique pur, ce que l’on trouve aussi dans les aventures de Tintin, c’est la science-fiction qui pointe plus que le bout de l’oreille. En partie ou en totalité ce sont, au moins, 13 volumes qui ressortent de ce genre littéraire. Mais, excepté le début de l’Or noir, tous sont postérieurs à la guerre. La plupart des histoires font d’ailleurs appel au professeur Tournesol, qui incarne avec bonhomie l’archétype du savant fou, quoique ici l’on ait plus affaire à un pur distrait qu’à un fanatique.
Mais, chez Hergé, la science-fiction (pas plus que le fantastique) ne relève d’une véritable volonté de faire du neuf. L’auteur se contente le plus souvent d’insérer des éléments divers et largement répandus. Tintin apparaît le 10 janvier 1929, mais ce n’est qu’avec L’or noir, en 1939, sa dixième aventure, que la science-fiction surgit avec l’essence explosive. Cet argument qui sert de déclencheur à l’histoire ne sera guère utilisé ailleurs que dans quelques gags, comme d’autres ressorts pour relancer l’intrigue de l’histoire.
Des années d’attente après le faux départ de L’or noir (commencé avant la guerre, ce récit ne sera achevé par Hergé qu’une dizaine d’années plus tard) pour retrouver la science-fiction encore une fois simple comparse dans L’île mystérieuse alors qu’elle figurait pourtant comme pièce maîtresse dès le début des aventures de Jo, Zette et Jocko.
Le premier épisode, le Rayon du mystère, parut dans Cœurs Vaillants en 1936. Il sera divisé en deux tomes (Le Manitoba ne répond plus et L’éruption du Karamako ) pour la parution en albums qui ne seront édités qu’en 1952. Un an après la parution de l’épisode du stratonef H 22, son successeur.
Dans ce Rayon du mystère c’est une déferlante S.-F. qui est programmée par Hergé. Tous les classiques du genre s’y accumulent, une véritable avalanche. La charge est très riche, presque trop lourde, dans cet inventaire à la Prévert, l’on relève : un rayon qui immobilise les moteurs, un robot incontrôlable, un savant fou, un repère et des chars sous-marins, un rayon tétaniseur…
Pourtant, malgré la trouvaille d’un appareil qui doit servir à déplacer l’esprit de Jo dans le crâne du robot, la mayonnaise ne prend pas complètement. Trop de poncifs de science-fiction, trop d’aventures. Les événements s’accumulent, ce n’est plus un récit c’est une inondation ! Et, surtout, les deux petits héros sont décidément trop sages, trop bien élevé, pas plus qu’Hergé on n’arrive à les adopter.
Dans les deux épisodes du stratonef H 22 (1937-1951 : Le testament de M. Pump et Destination New York ), M. Pump, un milliardaire excentrique, passionné de vitesse lègue par testament 10 millions de dollars à qui construira un avion capable de relier Paris-New York, sans escale, à une vitesse de 1000km à l’heure. L’ingénieur Legrand (père de Jo et Zette) va tenter de réaliser un avion stratosphérique apte à triompher de ce défi. Le reste de l’histoire tournera vite au classique récit d’aventure.
Cette série est un travail de commande et pas une pure création d’Hergé qui ne s’y serait jamais véritablement intéressé. Dans l’intégrale Rombaldi, Benoît Peteers parle même de sous-Hergé. Pourtant, si l’amateur de science-fiction y trouve un certain plaisir, il manque quand même quelque chose à son bonheur. Le fait que la science-fiction d’alors flirte (maintenant) avec une certaine nostalgie rétro ne fait qu’apporter un regret supplémentaire : se retrouver devant une ébauche.
Dans cette série Hergé a joué une note mais la partition reste inachevée. L’on n’en est que plus frappé lorsque l’on prend en compte le Futuropolis de Pellos. Cette bande dessinée, contemporaine (1937) des Jo, Zette… présente une autre intensité, même si son thème est tout aussi dépassé que celui exploité par Hergé.
Pourtant, en raison –ou malgré– ce côté inachevé cette série n’est pas dénuée de tout intérêt, même si, œuvre « juvénile » elle s’adresse principalement à de jeunes enfants, bien plus que les Tintin dont la richesse autorise une relecture féconde.
Utilisée de façon maladroite dans ces premiers ouvrages la science-fiction ne disparaît pas de l’œuvre d’Hergé, elle se réoriente d’une autre façon. Avec L’étoile mystérieuse (1941/1942), Tintin vit sa première vraie aventure de science-fiction.
A noter que certains ont estimé que cette entrée officielle de la science-fiction dans l’univers de Tintin était due à l’occupation de la Belgique par les nazis. Soumis à la censure, Hergé se serait lancé dans le scénario le plus apolitique possible. Pourtant le thème de la fin du monde ne pouvait manquer d’appeler un rapprochement avec la fin des démocraties. C’était aussi un monde qui s’effondrait. Quant à l’aspect science-fictif de l’apocalypse causée par un bolide tombant sur Terre, il était déjà bien ancien même à cette époque. Cependant Hergé le traite d’une façon humoristique qui lui redonne une nouvelle jeunesse grâce à son ingénieuse idée de la croissance extraordinairement accélérée des plantes et des animaux.
A partir de cette date, il y aura presque toujours au moins un élément de science-fiction dans les aventures de Tintin. Pas obligatoirement (et même assez rarement !) un événement majeur, plutôt comme une sorte d’ingrédient nécessaire à une bonne recette. Il ne faut pas oublier que c’est la date de la première parution des récits dans la presse enfantine qui caractérise l’effet S.-F. retenu comme tel ici. Ce qui permet d’intégrer à cette liste d’objets de science-fiction des créations aujourd’hui courantes.
En 1943, dans Le trésor de Rakham le Rouge, c’est un nouveau personnage, le professeur Tournesol qui se charge d’apporter cette note avec son miraculeux sous-marin de poche. A noter qu’à l’instar de Jules Verne, Hergé invente peu,

il préfère extrapoler d’après les connaissances scientifiques de son époque. Le sous-marin du Professeur n’est qu’un prolongement de ce qui existe déjà. Par la suite le personnage de Tournesol va prendre de l’envergure et de bricoleur gentiment farfelu il deviendra un scientifique de tout premier plan.

De la conquête de la Lune…

Suivront ensuite Les sept boules de cristal et Le Temple du Soleil où Hergé envisage une civilisation inca qui a survécu, ignorée de tous dans un repli de la cordillère des Andes. Mais, à l’inverse des colonies romaines qu’Edgar Rice Burroughs faisait survivre dans l’Afrique où évoluait Tarzan, les Incas d’Hergé ne sont pas ignorants du monde moderne.

Viendront ensuite le superbe diptyque Objectif Lune-On a marché sur la Lune (1950-54) qui, le 25 mars 1953, annoncent la conquête de l’espace bien avant que Neil Armstrong ne prononce « sa » célèbre phrase historique  » un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité « .

Conquérir l’espace, fouler le sol d’un autre monde, un vieux rêve que l’humanité traîne en elle depuis le jour où un singe trop curieux s’est dressé sur ses pattes de derrière. De Lucien de Samosate à Jules Verne, d’innombrables auteurs se lancèrent à l’assaut de cette ultime frontière. Certains, comme Cyrano de Bergerac, utilisèrent des moyens de fantaisie, enduisant le corps de leurs personnages de rosée matinale ou les attachant à des oies sauvages. D’autres, comme Jules Verne, utilisèrent les sciences et techniques de leur époque, c’est à cette école du réalisme qu’Hergé se rattache de façon scrupuleuse et méthodique.

Se lancer dans une science-fiction débridée était inconcevable pour Hergé, depuis l’époque héroïque des Soviets et du Congo, il avait abandonné toute idée d’improvisation. Pour aller sur la lune il fit donc appel à de nombreuses sources. Son principal titre de référence fut L’Astronautique d’Alexandre Ananoff, un ouvrage où l’auteur faisait le point sur l’état de la recherche astronautique. Ce ne fut pas son seul livre de chevet, Hergé consulta également Entre ciel et terre d’Auguste Picard et l’Homme parmi les étoiles de son ami Bernard Heuvelmans auquel il confia un rôle de conseiller scientifique.

Celui-ci et Jacques van Melkebeke, alors rédacteur en chef du journal Tintin, élaborèrent un scénario dont Hergé ne conservera que les gags reflétant un certain réalisme documentaire. Parmi ceux-ci les scènes en apesanteur ou encore l’instant où la farce cède la place au drame quand, le Capitaine, happé par l’attraction d’Adonis, manque de se transformer en un satellite de celui-ci.

Ce double album développe un souci de précision, une minutie plus importante que toutes les précédentes aventures de Tintin. L’anticipation est une chose sérieuse et Hergé qui, au fil du temps, a gommé les aspects trop datés des ses livres ne pouvait concevoir être dépassé ou taxé d’invention. A travers Objectif Lune et On a marché sur la Lune, la conquête de l’espace le conduit à faire d’un livre de conjoncture son ouvrage le plus réaliste, le plus rationnel. Ce qui l’amena à brider sa créativité. Il déclarait d’ailleurs s’être contenté de romancer sa documentation. Une attitude appréciée de nombreux critiques qui y retrouvèrent, ainsi que le déplore Serge Lehman dans un article du Monde diplomatique,  » l’esprit de sérieux de la tradition de Jules Verne opposé aux délires de la science- fiction « .

Une démarche que Daniel Riche condamne fermement dans son article consacré au Thème du « voyage dans l’espace » au cinéma et dans la bande dessinée.

Le réalisme matérialiste gagnait donc ce que perdaient le rêve et la poésie. Pour éviter toute incongruité une maquette, entièrement démontable, de la fusée fut construite avec une extrême minutie. Entièrement démontable, une maquette de la fusée fut construite avec une minutie extrême. Elle devait permettre à Bob de Moor, le principal responsable des décors de savoir où se trouvaient les personnages dans le vaisseau. Pour être certain de son exactitude, Hergé alla à Paris pour la présenter à Ananoff et lui demander son avis.

Conçue par Tournesol, la fusée à damier comporte quinze éléments principaux et fonctionne grâce au moteur atomique découvert par le professeur. Un moteur auxiliaire fonctionne au départ et à l’arrivée pour éviter les radiations. Elle peut alunir ou atterrir grâce à une manœuvre de retournement provoquée par des réacteurs latéraux. Si ce modèle de fusée n’a pas vu le jour, c’est que les savants n’ont réussi à résoudre le problème du moteur atomique.

Les solutions retenues par la NASA ne sont pas celles choisies par Hergé mais l’informatique a connu un développement imprévu et impensable dans les années cinquante. Grâce à son souci maniaque du détail et du réalisme l’ensemble de l’histoire demeure cependant non seulement cohérent mais crédible. Si, aujourd’hui, les scaphandres lunaires rigides, à la « Bibendum » nous semblent un tantinet kitsch, il faut reconnaître qu’Hergé était un merveilleux conteur. Vulgarisateur doué, il savait rendre compréhensibles les théories scientifiques complexes par l’image. L’explication de l’apesanteur avec le whisky d’Haddock se mettant en boule demeure une pure merveille. Loin d’être un laborieux documentaire Objectif Lune qui contient de nombreux de développements techniques très précis aurait pu être pontifiant et ennuyeux. Heureusement, grâce à la succession des gags, Hergé a su maintenir une extraordinaire légèreté

Cependant, dans ce double album apparaissent également les premières zones grises dans la psychologie des personnages hergéens. Jusqu’alors, ils se séparaient de façon très manichéenne entre gentils et méchants, ce ne va plus être le cas à partir de maintenant. Wolf, l’assistant de Tournesol, est un être tiraillé par ses sentiments. De la même façon les autres personnages gagnent encore en densité, c’est particulièrement le cas de Tournesol qui révèle de nouveaux traits de son caractère.

Dans ce récit, la plus grande réussite d’Hergé est bien d’avoir su montrer l’aspect humain de la conquête spatiale bien avant sa réalisation. L’angoisse au départ, le dialogue avec la Terre, les préparatifs de l’alunissage et l’émotion provoquée par les premiers pas sur la Lune, la joie des techniciens restés sur terre, tout cela Hergé a su le rendre de telle façon qu’à la lecture on a l’impression de vivre ce qu’ont vécu les véritables protagonistes d’Apollo XI. Dans la mémoire de cette matinée du 21 juillet 1969, les pas de Tintin et ceux d’Armstrong se superposent et se mêlent à jamais.

Dans sa préface à l’intégrale Rombaldi, Benoît Peteers estime que, dans ces épisodes,  » l’imagination reste plus contrainte que dans la plupart des autres Aventures de Tintin « . Une affirmation attestée par un propos que rapporte Numa Sadoul dans Entretiens avec Hergé (éditions Casterman) :  » C’était un sujet « casse-gueule » : j’aurais pu représenter des animaux monstrueux, des êtres incroyables, des bonshommes à deux têtes et me casser la figure… J’ai donc pris mille précautions : pas de Sélénites, pas de monstres ; pas de surprises fabuleuses!… C’est pour cette raison que je ne ferai plus d’album de ce genre : que voulez-vous qu’il se passe sur Mars ou sur Vénus ? Le voyage interplanétaire, pour moi, est un sujet vidé « .

Un sujet vidé, peut-être selon la conception d’Hergé mais l’histoire avait eu un tel impact dans le public qu’en 1969, l’hebdomadaire Paris-Match lui demandait de retracer (en quatre planches) la véritable histoire du premier pas sur la Lune. Ce fut un récit scrupuleusement exact mais froid et sans âme, le documentaire pur ne seyait pas au père de Tintin.

Quelques années plus tard, L’affaire Tournesol (1955) verra le génial inventeur perturber les ondes servant à la télévision. Mais aussi, bien plus grave, cette trouvaille peut être employée comme canon à ultrasons pour désintégrer la matière à distance,  » une arme qui reléguera bientôt la bombe A et la bombe H au rang de la fronde et de l’arquebuse ! Le jour est proche où cette arme donnera à la nation bordure (…) la maîtrise absolue du monde « .

Heureusement cette technique n’est pas au point et l’arme absolue ne détruit que… le verre et la porcelaine. Quant aux plans de cette invention, Tournesol les détruira, ne voulant à aucun prix qu’elle puisse être utilisée à des fins guerrières. Tournesol s’avère bien n’être ni le docteur Folamour ni Oppenheimer mettant au point la bombe atomique dans le désert d’Alamo.

Plus pacifique cette fois dans Les Bijoux de la Castafiore (1961), le professeur cherche à mettre au point la télévision couleur, ce qui n’ira pas sans quelques petits désagréments pour ses amis invités à la première de ce nouveau spectacle. Des perturbations de toutes sortes, sonores et visuelles, ne cesseront d’envahir l’écran. Une occasion pour Hergé de se déchaîner, son graphisme généralement si sage va lui aussi exploser dans tous les sens. C’est presque une remise en cause de la Ligne claire.

… aux extraterrestres

Dans les tribulations des Picaros c’est encore Tournesol qui amène la touche de science-fiction et le gag avec son remède miracle contre l’alcoolisme.

Si dans l’épisode de Tintin au Tibet la frontière entre science-fiction et fantastique semble devenir floue avec la présence fascinante du yeti, cette créature aussi étrange qu’attachante. Il n’y a, par contre, pas de problème avec Vol 714 pour Sydney paru en 1967. Il s’agit du dernier grand ouvrage hergéen à intégrer la science-fiction avec une plongée droit sur la rencontre du troisième type.

Après le Tibet, Hergé continue son évolution spirituelle. Son nouvel opus semble renouer avec le récit d’aventures mais ce n’est qu’une apparence. Les évènements abonderont dans l’ouvrage mais ils ne seront pas au cœur de l’action. Après le Tibet et Les bijoux de la Castafiore, la quête de Tintin s’infléchit vers une dimension plus métaphysique. Hergé explique à Numa Sadoul qu’il cherchait à aborder des préoccupations plus philosophiques. Dès lors il va se livrer à un travail de sape envers ses personnages. C’est l’abandon du manichéisme pur, Rastapopoulos ou Allan apparaissent comme de pauvres types et Carreidas, s’il n’est pas un vrai méchant, entre difficilement dans la catégorie des gentils.

Bien qu’affichant un net retour à l’aventure pure, Vol 714, se démarque nettement des autres ouvrages d’Hergé en intégrant, pour la première fois, des créatures d’origine non-terrienne. E.-T. débarque dans l’univers policé de Tintin : depuis des millénaires, le temple indonésien où Tintin et ses amis trouvent refuge pour fuir Rastapopoulos sert de base à des extraterrestres et à leurs soucoupes volantes.

Dans La huitième boule de cristal François Rivière écrit  » les années passant, (l’) intérêt (d’Hergé) pour l’au-delà et ses mystères s’est accru singulièrement.  » Un intérêt particulièrement mis en valeur ici. Hergé était un passionné les phénomènes paranormaux et il avait lu les livres de Robert Charroux, ainsi que Le matin des magiciens, le célèbre ouvrage de Louis Pauwels et Jacques Bergier.

 » Une lecture qui avait dû le frapper, ajoute Yves di Marin, puisque c’est précisément ce Jacques Bergier qui servit de modèle à Mik Ezdanitoff,  » l’Initié  » qui communique telépathiquement avec nos amis et affirme être en contact régulier avec les voyageurs de l’outre-Terre.  »

Pourtant Hergé redoute de sombrer dans le ridicule et jamais il ne montre ses extraterrestres, pas plus que l’intérieur de leur soucoupe d’ailleurs. Le seul signe tangible de l’aventure restera un morceau de métal inconnu que le professeur Tournesol découvre dans sa poche.

Et sur grand écran

Le film Tintin et les oranges bleues, de P. Condroyer, (1964) relève de la science-fiction vraie mais ce n’est pas exactement une œuvre d’Hergé. Le père de Tintin ne participera pas à la réalisation du film, il n’interviendra pas non plus dans l’élaboration du scénario qui est de A. Barret. Pourtant, il est difficile de ne pas parler d’un épisode de la vie du héros à la houppette.

Comme dans la plupart des aventures de Tintin où la science-fiction tient un rôle clef, tout démarre à cause de Tournesol. Paraissant dans une émission de télévision, il dénonce la faim dans le monde,  » l’avenir des hommes sera assuré le jour où nous ferons pousser des oranges au Sahara… et des pommes de terre au pôle Nord ».

Peu après un de ses amis lui envoi un paquet contenant une orange bleue. Un fruit merveilleux, capable de pousser sur n’importe quel sol, même le plus désertique. Ce fruit intéresse trop de monde, il sera rapidement volé et Tournesol va être enlevé, comme l’a été le créateur du fruit. Evidemment, Tintin va voler à la rescousse et, aidé par des enfants, il délivrera les scientifiques : les recherches humanitaires continueront.

Autre réalisation pour le grand écran, Le lac aux requins, (1972) est un dessin animé sur un scénario original de Greg. Une nouvelle fois une invention de Tournesol sert de point de départ à l’aventure. Le génial inventeur met la dernière main à une machine à dupliquer. Cette espèce de photocopieuse en 3 dimensions doit être capable de reproduire tout objet de façon absolument conforme à l’original (clin d’œil au fétiche arumbaya). Rastapopoulos, collectionneur d’œuvres d’art volées, s’y intéresse, voulant donner des petits frères à quelques gros diamants trop solitaires. Aidé de deux enfants, Tintin le fera échouer, qui en doutait ?

III.- Coïncidences ?

Collusions ou collisions entre réalité et fantastique

Dernier biographe en date d’Hergé, Benoît Peeters relève dans son Hergé, fils de Tintin, tout un ensemble de coïncidences curieuses. Effets miroir ou de symétrie comme note l’auteur, cette accumulation de coïncidences donne à rêver.

 » On peut observer d’étonnants effets de symétrie dans la vie et dans I’œuvre d’Hergé. L’année 1944 marque le milieu exact de son existence et constitue un point de rupture évident. Les deux couples qu’il formera auront la même longévité, vingt-cinq ans et cinq mois, si l’on considère novembre 1957, le moment de l’aveu, comme le passage de Germaine à Fanny ; les deux femmes correspondent chacune à une période bien définie de l’œuvre : la construction des Aventure de Tintin avec Germaine (de Tintin au pays des soviets à Coke en stock), sa remise en question avec Fanny (de Tintin au Tibet à Tintin et l’Alph-Art). Les deux livres pivots sont placés sous le signe de Tchang : Le Lotus bleu est le cinquième album de la série ; Tintin au Tibet, le cinquième avant la fin… La série des Aventures de Tintin mises en couleur comprend vingt-deux albums ; elle est complétée par deux albums mythiques : Tintin au pays des Soviets à l’orée de l’œuvre, l’inachevé Tintin et l’Alph-Art à son terme. Les familiers de l’œuvre compléteront aisément cette liste. S’agissant d’un homme qui attribuait une grande importance au d’être né sous le signe des Gémeaux, un 22 mai (22.5), dont le père avait un frère jumeau et dont l’œuvre multiplie les occurrences du double, ces coïncidences méritaient peut-être d’être relevées.  »

La famille d’Haddock

C’est, semble-t-il, avec un certain amusement que Numa Sadoul relève qu’Hergé lui-même possédait peut-être des pouvoirs spéciaux :  » Il me semble que la plus belle illustration du  » paranormal chez Hergé  » se trouve ici : Le secret de la Licorne cite le marin François de Hadoque, capitaine de la flotte de sa majesté, fait chevalier par Louis XIV, et ancêtre direct de notre buveur de whisky favori. Or, à la même époque, et dans la réalité, un amiral anglais nommé Richard Haddock commandait le  » Royal James « , et se faisait anoblir par le roi Charles II pour son héroïsme au cours de la bataille de Sole Bay, où son navire en flammes devait sombrer. Naturellement, Hergé ignorait ce point d’Histoire, et l’ignorerait toujours si, en 1961, le professeur et tintinologue Henri Plard n’avait mis son enthousiasme au service de cette cause, se livrant à de savantes recherches, pour établir une solide chronologie parallèle des deux familles Haddock, celle de l’imagination et celle du  » vrai monde où l’on s’ennuie « …

Le dernier vol du fétiche

Dans son ouvrage le monde d’Hergé, Benoît Peteers rapporte deux anecdotes.

 » Plus de quarante ans après la première parution de l’album, l’histoire racontée dans L’Oreille cassée s’est répétée dans le réel, venant relancer le mécanisme de la fiction et ajouter un degré au jeu du vrai et du faux, de l’original et de la copie.

La scène se passe à Bruxelles, le mercredi 1er août 1979, à 16 heures. Au Palais des Beaux-Arts a lieu, commémorant le cinquantième anniversaire du personnage, une exposition intitulée  » Le musée imaginaire de Tintin « . S’y trouvent présentés, entre autres objets proches de l’univers d’Hergé, trois versions du fétiche  » arumbaya  » : la  » vraie « , une statuette péruvienne qui avait inspiré Hergé pour L’Oreille cassée et qui était présentée sous verre ; une autre, copie en bois exécutée d’après les dessins, comme souvenir ; d’autres encore, en terre cuite, reproductions de seconde main à l’image de celles réalisées en série, dans l’album, par le propre frère du sculpteur.

C’est la statuette en bois fabriquée pour Hergé, l’intermédiaire donc, celle qui n’était ni tout à fait vraie ni tout à fait fausse, qui a été l’objet du vol. Distinguer les copies de l’original, c’était déjà le problème de L’Oreille cassée. Et que ce vol réel se soit produit dans un  » musée imaginaire  » n’est pas fait pour simplifier les choses.

Les coïncidences ne s’arrêtent d’ailleurs pas là. On se souvient que dans l’album, juste après la restitution de la fausse statuette, une lettre était adressée au conservateur du musée. Or ici, deux jours après le vol du fétiche, le journal Le Soir reçut la lettre suivante, manifestement inspirée par celle de l’album :

 » Monsieur le Rédacteur en chef,

Si Hergé veut revoir son fétiche, qu’il se présente ce samedi à 16 h précises dans la salle de l’exposition, là où le fétiche devrait se trouver. Il aura sous le bras droit un exemplaire de L’Oreille cassée. C’est à ces conditions seulement que l’objet lui sera remis.

J’avais en effet parié avec amis que je réussirais à dérober une pièce de l’exposition. J’ai gagné mon pari. Aussi je vous restituerai l’objet volé.

En vous remerciant par avance de bien vouloir transmettre cette lettre à l’intéressé, ainsi qu’à vos lecteurs, je vous prie d’agréer salutations distinguées.

Signé: X  »

Hergé, qui avait reçu le jour une lettre signée Alonzo Perez le conviant au même rendez-vous, se rendit à l’exposition. Une photographie, publiée dans le Soir du 7 août, le montre devant les statuettes, un exemplaire de L’Oreille cassée sous le bras gauche ! Peut-être cette dérogation minuscule explique-t-elle que voleur ne se soit pas présenté et que le fétiche n’ait jamais été restituée. Dans l’album, c’est en effet, l’oreille droite de la statuette qui, brisée, permettait de distinguer les copies de l’original.  »

On a retrouvé le sceptre d’Ottokar

 » Lorsqu’il dessinait les aventures de  » Tintin en Syldavie « , Hergé était à cent lieues d’imaginer que, quelque trente-cinq ans plus tard, des archéologues allaient exhumer à Prague les attributs royaux d’un souverain de Bohême nommé Ottokar II.

C’est pourtant ce qui s’est produit, puisqu’en 1976 des travaux de restauration entrepris dans la cathédrale de Saint-Vitus, au château de Prague, ont permis la mise à jour des attributs royaux de ce monarque qui avait régné de 1253 à 1273 avant de se trouver détrôné au profit de Rodolphe de Habsbourg. Et le sceptre d’Ottokar se trouvait parmi ces attributs royaux. Mais, après tout, n’est-ce pas normal qu’à l’heure où l’on vole pour la seconde fois le fétiche à l’oreille cassée l’on retrouve le sceptre d’Ottokar ?  »

La chute des tours

Enfin, le fantastique peut également se trouver essentiellement dans l’œil du lecteur. Toujours au sujet des prémonitions mais bien loin du domaine rêve et dans un tout autre ordre d’idée, Yves Di Marin cite  » l’étonnant passage de L’affaire Tournesol où une ville moderne tombe en ruines, par le biais d’un écran de télévision. En effet, rien au départ ne nous signale qu’il s’agit d’une reconstitution, et l’écroulement de ces gratte-ciel, suscite chez le lecteur une sorte de malaise habilement amené. Mythe de la destruction représenté à la télévision, il y là un curieux paradoxe !  »

Quelques années après l’écriture de ce texte, le malaise décrit s’est déplacé. Depuis cette date, la télévision a retransmis de nombreuses horreurs et le « mythe de la destruction » n’apparaît plus comme aussi hypothétique. Faut-il voir dans cette scène une préfiguration de l’attentat contre les tours du World Trade Center de New York ? Certains franchiront peut-être le pas encore qu’il ne faille pas confondre Hergé et Nostradamus.

La gloire, officielle ou non

Tintin, dont le général de Gaulle confia un jour à André Malraux qu’il était son seul rival international, Tintin, héros d’aventures fantastiques et de science-fiction… Une évolution surprenante pour l’avatar d’un boy-scout connu seulement de fanatiques de bandes dessinées.

Totor, C.P. de la patrouille des Hannetons, ignorait que son petit-frère deviendrait l’un des personnages les plus célèbres au monde et que ses aventures seraient traduites dans la plupart des langues de la planète. Sans parler de tout l’univers passionné, amoureux ou commercial (un véritable empire marchand) qui s’est construit autour du mythe. Cela aussi est une histoire fantastique.

Plusieurs nations ont émis des timbres à l’effigie de Tintin, des associations se sont créées autour de Hergé et de son héros. Depuis le décès du dessinateur, des « successeurs » reprennent le flambeau. Certains oeuvrent dans la droite ligne hergéenne mais ils y a de nombreux « pirates », pornographiques ou non, qui sortent du cadre pour réinventer un Tintin qui, à juste titre, ne recevrait pas l’approbation d’Hergé. On notera que la réputation de Tintin est telle que ces avatars ne sont pas seulement francophones.

Enfin, et pour terminer, on notera que Tintin, le franco-belge journal bicéphale fondé (en Belgique) le 26 septembre 1946, a comporté beaucoup de bandes dessinées conjecturales, souvent d’excellente qualité telles celles de Jacobs ou de Paape.

Et, pour revenir à la science-fiction, en 1982, pour fêter le soixante-quinzième anniversaire d’Hergé, la Société belge d’Astronomie donna son nom à une planète récemment découverte. La planète Hergé est située entre Mars et Jupiter… un peu plus à l’ouest qu’Adonis.

Sources

L’œuvre intégrale d’Hergé, éditions Rombaldi ;

Trésors de la bande-dessinée de Bera, Denni, Mellot, éditions de l’Amateur ;

Encyclopédie de l’utopie et de la science-fiction de Pierre Versins, éditions de l’Age d’Homme ;

Le monde d’Hergé de Benoît Peeters, éditions Casterman ;

Hergé, fils de Tintin, Benoît Peeters, éditions Flammarion ;

Le fantastique dans Tintin de Yves Di Marin in Schtroumpf, les Cahiers de la bande dessinée n°14/15 ;

Tintin et les phénomènes paranormaux de Numa Sadoul in Schtroumpf, les Cahiers de la bande dessinée n°14/15 ;

La huitième boule de cristal de François Rivière, (A suivre) hors série, avril 1983 ;

De la glace sur la Lune, par Serge Rappaille.

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