09062015 tintin herge

Hergé, fantastique et science-fiction

Les dossiers BD

I.- Le fantastique et Hergé

L’empire fantastique

Hergé, était friand d’insolite. Sa vie et son oeuvre reflètent, avec une grande cohérence, sa fascination pour un monde dont, pour certains, les manifestations sont parfois tangibles dans notre univers.
Pourtant, dans son œuvre, ces manifestations fantastiques ne se déclinent pas selon les critères qui ressortent actuellement du genre. L’on n’y trouve pas de représentation de ce que l’on appelle le « fantastique gothique ». Il n’y a pas non plus de vampires ou de zombies, aucun de ces monstres effrayants qui pourraient glacer le sang.
Hergé ne manifeste pas le désir ou la volonté de faire naître un sentiment de peur, d’horreur. L’on ne trouve rien de direct dans son oeuvre, mais on ressent comme une présence, une force qui semble se manifester essentiellement au travers des rêves ou des hallucinations des personnages. Un phénomène qu’Yves Di Marin a fort bien analysé dans son article. Mais Hergé ne se contente pas ce fantastique fantasmé. L’on trouve également dans son œuvre des éléments issus du monde réel. Plusieurs sorciers ou magiciens y ont recours à de ténébreuses pratiques ancestrales comme dans Tintin au Congo, les Cigares du pharaon ou L’oreille cassée. Mais, il semble bien qu’ici, Hergé considère plus cette « magie » comme une habile exploitation des superstitions locales que comme un aspect d’une réalité autre. Pourtant, il accepte d’accorder un certain crédit à l’hypnose.
Malgré tout, c’est de façon toute naturelle, quasiment instinctive qu’Hergé s’oriente vers un fantastique qui ouvre sur un univers autre. Mais, chez lui, ce fantastique retrouve son sens premier, celui de l’extraordinaire, il donne sur le merveilleux et/ou l’irréel. La magie, le fantastique sont présents au premier plan dans son œuvre et ils ne se trouvent pas seulement dans l’éblouissement que l’auteur sait engendrer chez son lecteur mais ils s’avancent masqués – le plus souvent – et il faut les décrypter. Cependant, avec le temps, l’auteur glisse et l’on sent naître et croître en lui une adhésion indéniable à certaines théories extraordinaires ou paranormales, l’exemple le plus parlant est le splendide Tintin au Tibet. Si Haddock reste sceptique, Tintin, l’alter ego de l’auteur, ne se pose aucune question.
Pour Tintin, voyance et télékinésie, cela existe… tout comme pour Hergé ! Dans son ouvrage Hergé, fils de Tintin, Benoît Peeters cite Jacques Van Melkbeke : « [Hergé] n’a pas hésité un instant à rompre avec un vieil ami sur le conseil d’une voyante qui avait détecté chez ce dernier une aura maléfique ». Un témoignage confirmé par Bernard Heuvelsmans qui ajoute : « Tout au long de sa vie, [Hergé] s’est fié à de tels signes, il y croyait profondément ».
D’ailleurs, Hergé avait déjà fait appel de façon presque récurrente au paranormal mais c’était par le biais de l’anecdote, du gag avec le pendule du professeur Tournesol indiquant perpétuellement un ouest idéal alors que ce scientifique est un exemple du rationalisme le plus cartésien qui soit. Parallèlement, Numa Sadoul se fait le défenseur de la thèse du paranormal et relève que « dans Le temple du Soleil, les flics imbéciles, ralliés à la « pseudo-science », sont près de découvrir d’étranges réalités concernant leurs amis prisonniers des Incas… » C’est vrai, si les deux policiers ont tout faux, leur pendule « donne » pourtant des informations exactes mais qui sont mal interprétées par les siamois moustachus.
Dans le même ouvrage, Numa Sadoul ajoute, « nourri de « saines lectures », l’auteur se passionne pour la para-psychologie et l’Aventure Inconnue. II a lu Jean Sendy, dont la thèse rejoint en partie son attente de la lune. II y a longtemps qu’Hergé devine une vérité : est-ce que d’autres hommes ont marché sur notre satellite ? Les Dupond(t) savent mais ils sont trop bêtes pour énoncer clairement ce qu’ils n’ont pas bien conçu. L’eau sur la lune ? C’est possible ; le progrès nous dira bientôt si c’est probable… L’auteur a également lu Robert Charroux, et nous livre ses réflexions dans Vol 714 pour Sydney. »
Ordinairement, chez Hergé, le fantastique peut être montré ou – plus simplement et souvent de façon très efficace – suggéré. Il va alors se manifester de trois manières différentes. L’une de ces figures de style, largement utilisée par Hergé, était le recours aux rêves, cauchemars ou autres hallucinations. Une autre façon de procéder, plus directe, s’impose également avec l’apparition de personnages et/ou de créatures ressortant souvent de l’inconscient collectif. Sa troisième approche, pour faire naître cette sensation du fantastique, était plus subtile. Elle passait par le non-dit, le non-exprimé, c’est la création de toute une atmosphère qui transparaît et se dégage d’éléments appartenant au décor ou encore de la trame même du récit et de son action. Ce dernier cas de figure se retrouve essentiellement dans les aventures où la science fiction est le moteur de l’élément fantastique.
Déjà, dans les gags de Quick et Flupke, un type primitif de fantastique transparaissait. Une vision largement édulcorée de l’enfer y est proposée par Hergé qui fait apparaître anges et démons. Avec l’image de l’ange gardien menant le combat contre le côté obscur du personnage, Hergé nous offre une version « style catéchisme » pour jeunes enfants. Pour faire pendant, « le côté obscur de la force » est également incarné par un démon familier. Une idée que l’on retrouve plusieurs fois dans les aventures de Tintin, particulièrement dans Tintin au Tibet ou dans L’affaire Tournesol. Ce sont toujours le capitaine Haddock ou Milou, les deux seuls personnages dont le caractère est suffisamment complexe pour être prétexte à des crises de conscience et donner naissance à des états d’âme.
C’est d’ailleurs une image similaire des démons « version catéchisme » que l’auteur va reprendre dans L’oreille cassée où l’on voit des diables hilares emporter les âmes des deux bandits en un enfer qui, curieusement, se trouve situé vers le haut de l’image. Une bizarre inversion des conventions classiques. Formé à la rude école de l’abbé Wallez et écrivant pour un public de « jeunes de 7 à 77 ans », Hergé se fait discret sur ce thème. De la même façon, il n’a qu’un rapport très prudent, quasi parcimonieux, avec la mort. Est-ce un souci d’économie, le pressentiment qu’un personnage pourra ressurgir plus tard ou plus simplement pour ne pas inquiéter le lecteur ? Quoi qu’il en soit, dans les aventures de Tintin, les méchants meurent rarement ( les gentils jamais). Il n’y a que trois aventures de Tintin (Le lotus bleu, L’oreille cassée et On a marché sur la Lune) où Hergé montre la mort. Ce n’est également que dans L’oreille cassée qu’Hergé suppose une vie (ou une damnation) après la mort. Cette image de L’oreille cassée montrant les démons emportant les bandits en enfer est assez éloquente. Pourtant Numa Sadoul écrit encore « la Mort lui reste une énigme qu’il se refuse à interroger. La métempsycose, il ne veut pas en entendre parler ». Cependant, toujours dans un souci de dédramatiser la scène, c’est encore et toujours une image de petit catéchisme qu’il nous offre à l’occasion de cette descente (montée) aux enfers.
Ce qui émerge également dans cet ouvrage (et qui se retrouvera dans d’autres albums), c’est la transformation d’une aventure rocambolesque mais assez banale en une quête. Tintin cesse de subir passivement des actions qui se décident sans lui et, se prenant en main, il commence à être acteur de son destin. Ce n’est pas encore la quête du Graal mais c’est un premier dans cette direction.

Ombres de la nuit et hallucinations

La première approche utilisée par Hergé pour s’engager dans la voie d’un univers fantastique passe par le chemin des rêves, des cauchemars et des hallucinations.
Dans l’œuvre d’Hergé, le rêve tient une grande place. Il sert à faire évoluer le récit ou, au contraire, à marquer une pause – souvent comique – dans son déroulement. Ces séquences oniriques sont trop nombreuses pour n’être qu’un artifice de style de l’auteur. D’ailleurs, dans un article intelligent, François Rivière relève la rencontre décisive qu’Hergé eut avec Raymond de Becker, spécialiste des rêves et occultiste distingué dont Hergé dévorera les livres après sa mort.
C’est à cette époque, qu’à Paris, le mouvement « Planète », animé par Jacques Bergier, Louis Pauwels et Jean E. Charon, commence à être connu du grand public. Le Matin des magiciens, écrit par les deux premiers, enclenche chez Hergé une quête approfondie du réalisme fantastique. La rencontre cumulée de ces influences se retrouvera dès lors dans son œuvre dont le plus bel exemple est Tintin au Tibet. Ce volume, probablement le meilleur des ouvrages de Tintin, est celui où l’auteur s’est le plus investi en tant que créateur mais aussi comme homme.
Mais, toujours est-il que, bien avant cette date, les scènes de rêve permettaient déjà à Hergé de présenter ses personnages dans des situations anormales. Les planches 4 et 5 de l’édition originale de l’Oreille cassée (supprimées dans la version couleurs) préfigurent déjà l’emploi qu’Hergé en fera plus tard. Simples cauchemars, prémonitions ou encore intrusion d’un autre univers au sein de notre réalité ? Un monde parallèle, une autre dimension de la réalité ? La frontière n’est pas toujours bien délimitée et la raison se prend parfois à chanceler.
. Les personnages de Hergé vivent et subissent deux sortes de rêves. Dans la version définitive (en couleurs) des albums, Tintin vit six rêves et tous sont en étroite relation avec son avenir ou le déroulement de l’histoire en cours. Rêves prémonitoires ou augures, ils ont – tous – une connotation dangereuse et annoncent la mort ou une menace de mort.
Un des exemples les plus frappant de ce phénomène des rêves prémonitoires se retrouve dans les 7 boules de cristal, l’album où le plus fantastique est le plus abondamment utilisé dans une aventure de Tintin. On trouve, dans ce double album, de nombreux ingrédients ressortant du genre, ils sont entremêlés à d’autres qui évoquent le roman d’aventures. Cela va de la voyante aux yeux hallucinés, grands ouverts sur un paysage inaccessible au commun des mortels, elle est marquée par la vision qui annonce le drame. Autre figure fantastique, celle de la momie et sa malédiction, héritière en droite ligne de Toutankhamon, sans oublier la découverte d’une civilisation inca perdue.
Brièvement évoquée dans les cigares du pharaon, la malédiction devient le moteur de ce récit, faisant croître la tension jusqu’à la scène dans la maison du professeur Bergamote. Alors qu’elle vient d’être détruite par la foudre, la momie de Rascar Capac pénètre dans la chambre de Tintin pour y fracasser une de ces mystérieuses sphères de cristal…
Comme écrit Yves di Marin « la réalité antérieure à l’action (mystère des boules de cristal, anéantissement de la momie), jointe au climat d’angoisse et de peur qui enveloppe la demeure, a matérialisé dans le rêve ses propres raisons d’être, en produisant de plus une sorte de prémonition. Ainsi l’énigme scientifique réapparaît, de même que l’élément surnaturel ». Tintin s’éveille, ce n’était que le vent qui avait ouvert sa fenêtre et cassé une vitre. Que le vent ? Haddock et Tournesol ont également subi le même cauchemar, jusqu’au moindre détail et, à l’étage inférieur, le professeur Bergamote est réellement victime de la malédiction de la momie. Sur sa descente de lit, Tintin trouve des éclats de cristal…
Le Temple du Soleil, suite des 7 boules de cristal, va glisser vers une histoire plus classique où l’aventure prend le relais du fantastique. La découverte de la civilisation inca retrouve et épouse les grands courants du roman populaire des XIXème et XXème siècles. Sur le fond, il n’y a guère de différences entre le Temple du Soleil d’Hergé et le Tarzan et l’Empire romain d’Edgar Rice Burroughs. Malgré les pouvoirs des Incas et malgré l’inquiétante séquence onirique où Tintin rêve d’un Inca menaçant, l’histoire devient plus exotique que fantastique.
Dans L’étoile Mystérieuse, un ouvrage plus ancien, le processus du rêve était déjà le même que dans les 7 boules de cristal. Alors qu’il vient d’apprendre que, en raison d’une collision avec un astre errant, la destruction de la Terre est proche, Tintin s’endort, recru de fatigue. Au cours de son sommeil, Philippulus lui apparaît, prédisant la fin du monde. Malgré les protestations de Tintin le prophète l’oblige à rester assis et lui montre une carte où figure le châtiment : une araignée géante. Pour Yves Di Marin « Là en effet, l’élément réel extérieur (peur de la fin du monde, prédictions antérieures du même Philippulus), engendre un rêve où se retrouvent les mêmes éléments, et qui annonce un nouvel élément à venir (lutte entre Tintin et l’araignée monstrueuse).
L’on peut en tirer une constante : la circonstance réelle (possibilité de malheur) amène un rêve qui la confirme en tous points, et qui débouche sur un nouveau malheur (prémonition) ».
Dans Tintin au Tibet, Hergé est au sommet de son art. L’accumulation d’influences bouillonne en lui. Des difficultés rencontrées dans sa vie privée viennent encore ajouter une touche qui se combine à sa rencontre avec un analyste. Le rêve, moyen de communication et outil au service de la psychologie, est utilisé dans ce volume à la façon d’un art. Cependant Hergé n’impose pas de théorie, il laisse la porte ouverte à une incertitude, à un flou où le lecteur peut glisser sa propre hypothèse. C’est ce qui ressort du début de l’histoire. Après une randonnée en montagne Tintin dispute une partie d’échecs contre le capitaine qui vient de lui annoncer une catastrophe aérienne au Népal. Fatigué, notre jeune héros s’est assoupi quand soudain il pousse un hurlement : « Tchang ! »
Rien n’apparaît, que la surprise des vacanciers. Cette fois Hergé ne montre aucune séquence du rêve, il le fait juste raconter par Tintin. « Il tendait les mains vers moi en m’implorant ». Une simple narration mais combien porteuse de malaise. Ce rêve était-il une prémonition ou un contact télépathique avec Tchang ?
Le mystère ne sera jamais expliqué dans l’histoire mais, interrogé par Numa Sadoul , Hergé s’explique. « Au départ de cet épisode, il y a que je croyais aux rêves prémonitoires. Il y a assez de témoignages. Même si ça ne m’est pas arrivé à moi, c’est arrivé à d’autres… Dans le Tibet il y a d’abord, comme postulat, un rêve prémonitoire de Tintin, rêve dans lequel Tchang est en danger et l’appelle au secours.
Numa Sadoul : « il y a aussi ce très étrange phénomène d’interférences, au début, quand Tintin rêve de Tchang et crie son nom, puis les éternuements, un chien qui s’appelle Tchang, etc… »
Hergé : « Ah oui, oui, oui ! Sans arrêt, le son « Tchang » revient : c’est vraiment le brouillage ! Tout interfère pour chaque fois renforcer le mystère, pour attirer l’attention. »
Numa Sadoul : « II y a quelque chose de tout à fait onirique, là-dedans. A cet égard, Tintin au Tibet est réellement un tournant : c’est à partir de là que le rêve prend une telle importance. Vous servez-vous de vos propres rêves pour ceux de vos histoires ? »
Hergé : « Non, pas directement. Mais j’utilise leur logique, si j’ose dire. Les rêves qu’on fait réellement sont tellement vagues et tellement flous qu’il est difficile de les dessiner. On sent que c’est à peu près ça, mais dès qu’on veut leur donner une forme, c’est fini, il manque des éléments. C’est pour cela qu’il faut ajouter au rêve, le reconstruire… »
A l’inverse de Tintin, le capitaine Haddock n’est pas un personnage éthéré. Ce marin est un sanguin qui fonctionne plus à l’affectif qu’à l’analyse. Chez lui l’introspection n’est pas une qualité essentielle, il est avant tout homme d’action et d’instinct. Il n’est pas capable de pressentir les événements et ses rêves ne sont pas de la même nature que ceux du héros titre.
Tintin est son ami, le capitaine éprouve envers lui un sentiment d’affection mêlé de paternalisme qu’il dissimule derrière un côté ours bourru qui ne trompe personne. Cette affection est aussi tournée vers Tournesol, l’épisode de l’amnésie du professeur dans destination Lune est assez clair sur ce point. Peut-être Haddock éprouve-t-il un sentiment d’infériorité intellectuelle envers le professeur, ce que semblerait indiquer le rêve du Tibet où un gigantesque Tournesol le mate sur un grand échiquier mais ce n’est pas un motif de rancœur. Haddock est un impulsif au grand cœur, chez lui, tout est au premier degré.
Prétextes à un gag ou temps fort du récit autorisant le fantastique à prendre pied dans la réalité, les rêves chez Hergé ne sont jamais gratuits. S’ils servent aussi (et surtout) à révéler les côtés cachés des personnages, ils dévoilent également les multiples facettes de l’auteur. Hergé a toujours glissé une part de lui en chacun de ses personnages. Tintin est sa façade, l’image publique, officielle et lisse qu’il donne depuis toujours avec ce côté boy-scout hérité de sa jeunesse. En contrepoint du personnage, Milou tout d’abord puis Haddock avec leurs défauts, leurs interrogations, expriment sa réalité intime, son côté anarchiste.
Cependant, dans les aventures de Tintin il se retrouve – heureusement – d’honnêtes séquences avec des rêves classiques. Ne relevant que d’un vulgaire travail de l’inconscient, on pourrait presque les trouver banals. Ces rêves sont le fait des personnages qui entourent Tintin, des rêves simples pour des personnages pas toujours simples. Ils apparaissent souvent dans l’œuvre d’Hergé comme des scènes sans véritable construction, ce sont presque toujours des images isolées, hors de tout contexte. Ce sont de courts flashes, comme c’est le cas dans Le lotus bleu, où Mitsuhirato voit Tintin prendre la clef des champs et s’évader, alors qu’il tente en vain de le retenir par les basques.
Mais parfois ce peuvent être des séquences oniriques entières qui prennent des formes fantastiques, voire fantasmées. Il s’agit alors de moments qui, s’ils n’apportent rien à l’évolution de l’intrigue, sont souvent destinés à relancer le ressort comique comme dans Tintin au Tibet avec le gag du capitaine et ses parapluies. Le capitaine, succombant à la fatigue, s’endort en marchant. Il se retrouve en culottes courtes et un Tournesol — sherpa gigantesque — le rosse à coups de parapluie. Le réveil viendra quand le capitaine heurtera un arbre.
A la question de Numa Sadoul : « Quand vous décrivez un rêve, vous laissez-vous aller ou construisez-vous votre rêve » ? Hergé répond « c’est reconstruit, mais il faut d’abord se laisser aller, et puis rassembler, parmi les données qui ont émergé, et qui sont vraies, les matériaux utilisables. II y a, par exemple, le rêve des Bijoux de la Castafiore, où le capitaine se retrouve tout nu au milieu d’une foule de perroquets en smoking… II faut d’abord se laisser aller, et ensuite reconstruire le rêve pour le dessiner ».
Des visions nées lors de la traversée de l’empire des rêves à celles engendrées dans une visite au long cours des paradis artificiels il semble n’y avoir qu’un petit pas pour certains des personnages auxquels Hergé a prêté vie. Par le délire que peut provoquer leur absorption, alcool et drogue peuvent être classées comme des vecteurs favorisant l’émergence du fantasme sinon du fantastique chez Hergé.
Tintin est un héros sans tache, dans ses aventures, à l’opposé du capitaine Haddock, il ne boit pas. Cependant, par deux fois, Hergé le montrera en état d’ébriété ( l’Oreille cassée et Le Crabe aux pinces d’or ). La première fois, il est condamné à être passé par les armes, quand on lui propose de boire. Cette première ivresse annihilera chez notre héros toute volonté d’échapper à son sort, complètement ivre Tintin ne se rend pas compte de ce qui lui arrive. La seconde fois il est enivré par des vapeurs de vin alors qu’il est réfugié dans une cave sous le feu de ses ennemis. Une ivresse qui sera moins prononcée que dans le cas précédent mais qui le prive également de ses moyens intellectuels. Dans ces deux épisodes, indépendants de sa volonté, l’ivresse ne laisse voir chez Tintin le héros ni agressivité ni tendance aux hallucinations pas plus que de cas de conscience, notre héros a le vin gai et sociable.
Tintin est un personnage éthéré, heureusement, ce n’est pas le cas du capitaine Haddock, lui est un imbibé et la dive bouteille est son péché mignon. Il n’est d’ailleurs pas le seul à succomber à ses charmes. Milou, également, éprouve bien du mal à résister à cette tentation. Héros à deux ou quatre pattes, tous deux subissent alors des crises de conscience aiguës.
Un phénomène représenté, de façon tout à fait classique, par Hergé avec l’apparition de l’ange gardien et du démon familier. C’est le cas pour le capitaine Haddock dans L’affaire Tournesol et pour Milou dans Tintin au Tibet. Ce phénomène est particulièrement sensible lorsque l’absorption d’alcool à haute dose se surajoute à un conflit ou une crise morale.
Deux des personnages clefs de la saga tintinienne sont sensibles à l’alcool d’une manière exagérée et le montrent dès qu’ils peuvent. Milou qui ne dédaigne pas boire un petit coup de trop (le Loch Lomond est apprécié par plusieurs personnages d’Hergé) est vite repris et sermonné par Tintin. Par contre, pour le capitaine Haddock, chez qui l’alcool est plus qu’une faiblesse, il n’y a pas de garde-fou. Ses seules défenses se retrouvent dans le dérèglement des sens qui se manifestent alors (dédoublement de la vue) ou dans des scènes franchement hallucinatoires, le professeur Tournesol qui sort de son tableau et l’interpelle « Pardon !… Un peu plus à l’ouest ! ).
Toujours en rapport avec l’alcool mais de façon plus indirecte, on trouve dans le Crabe aux pinces d’or un cauchemar d’un type différent. Frappé d’hallucinations, le capitaine, quelques instants plus tôt, avait pris Tintin pour une bouteille et manqué de l’étrangler en voulant déboucher cette bouteille. Assommé par l’épuisement, Tintin s’est évanoui en plein désert. Notre héros se retrouve alors à la frontière du rêve et de l’hallucination. Il revit la scène engendrée par le cerveau malade du capitaine : il est une bouteille de vieux bourgogne, sa tête sert de bouchon et… Haddock, armé d’un tire-bouchon, veut déboucher cette bonne bouteille.
Ayant une dimension « morale » l’œuvre d’Hergé comporte peu d’allusions aux paradis artificiels. Bien sûr, il y a la fumerie du Lotus bleu mais l’auteur ne s’attarde pas sur les visions que l’opium peut générer. L’ouvrage a été écrit en 1934, il ne faut pas en attendre une apologie du L.S.D. cher à Marcuse, nous sommes loin des thèses soixante-huitardes.
Comme vision ou hallucination engendrée par la drogue, il ne figure guère, dans l’œuvre d’Hergé, que l’envoûtante et cauchemardesque séquence des Cigares du pharaon. Tintin, sous l’effet d’un hallucinogène, se voit transformé en momie alors que les personnages précédemment rencontrés Dupondt, Rastapopoulos, ou l’égyptologue Philémon Siclone et même Milou apparaissent sous l’aspect de menaçants Egyptiens antiques. L’environnement (le tombeau) rajoutant un élément fantasmagorique supplémentaire à une action déjà largement surréaliste pour ne pas dire irréelle. Ce n’est pas la seule fois où, par le biais d’un décor qui agit comme un sas, Hergé instille chez le lecteur l’impression de pénétrer dans un domaine fantastique. Cette sensation d’oppression sera reprise, de la même manière dans la villa du professeur Bergamote dans Les 7 boules de cristal et dans la crypte menant à la grande salle du Temple du soleil.
Les hallucinations « simples » ne présentant pas un caractère fantastique au sens strict, nous ne parlerons des mirages que pour la grâce et la légèreté toute aérienne avec laquelle, dans Tintin au pays de l’or noir, les Dupondt plongent dans l’eau d’une oasis qui n’existe pas.

Un monde hors du commun

Dans L’île noire, le fantastique est toujours suggéré plus que montré. Les habitants du village manifestent une crainte superstitieuse rien qu’à entendre le nom de l’île maudite, le vieux château de Ben More est habité par une bête, une terrifiante créature extraordinaire « qui dévore tous ceux qui ont la témérité de s’aventurer par là ».
Quand, au cours de son aventure, Tintin découvre qu’il ne s’agit d’une bête qui n’est monstrueuse ni en taille ni en férocité, une partie du fantastique s’évapore mais le charme a joué. Il reste en nous comme un souvenir de King-Kong. Hergé, en habile magicien, a enclenché un déclic, il joue sur l’inconscient collectif en intégrant les archétypes les plus profondément enfouis. Un jeu qui lui permet de miser sur deux tableaux à la fois, celui du capital sympathie et celui de la crainte ou de la répulsion. Mélangeant une fascination attirante et un rejet primitif, ces deux émotions sont étroitement imbriquées dans l’archétype King-Kong.
Mais il s’agit d’émotions qui ne passent pas avec toutes les créatures extraordinaires ou anormales qu’Hergé met en scène.
L’araignée monstrueuse de L’étoile mystérieuse ne séduit pas, elle n’éveille aucune fascination, aucun attrait. Au contraire, trop éloignée du monde des hommes elle ne provoque qu’un dégoût instinctif et un rejet primitif, irrationnel. Une fois de plus Hergé a su utiliser les archétypes primordiaux.
Un autre gros poilu apparaît dans Tintin au Tibet mais cette fois-ci le mystère subsiste jusqu’après la fin de l’histoire. Le yeti, être pré-humain, chaînon manquant entre l’homme et le singe est doué de sentiments, le monstre sauve la vie du jeune Tchang. Avec cette apparition du yeti, étonnante chez Hergé qui aimait à dire qu’il collait à la réalité, nous n’avons pas affaire à un simple démarquage modernisé de L’île noire.
La théorie qui fait de l’abominable homme des neiges un tueur monstrueux prend ici un sérieux coup dans l’aile. Hergé fait de lui l’acteur pathétique d’une tragédie humaine. « J’avais la liste de toutes les personnes dignes de foi qui avaient vu le Yeti ; j’avais une description très précise de son habitat, de son mode de vie ; des photographies de ses traces, etc. J’ai également rencontré le vainqueur de l’Annapurna, Maurice Herzog, qui, lui aussi, m’a affirmé qu’il ne s’agissait pas d’un ours : les ours sont des quadrupèdes qui ne se redressent qu’en de rares occasions, alors que les traces étaient bien celles d’un bipède et s’arrêtaient au pied d’une grande muraille rocheuse. Avec toutes ces données, j’étais donc à l’aise pour éviter – comme pour la Lune – les pièges de la légende. »
La vignette reproduite ci-contre renvoie bien à King-Kong dont elle rappelle la célèbre scène de l’ascension de l’Empire State Building. Pourtant, il existe une différence énorme entre les deux récits. Dans le film une connotation sexuelle est suggérée alors qu’elle est totalement absente dans les aventures de Tintin. L’idée de sexualité y étant remplacée par une amitié pure et sincère dans L’île Noire comme dans Le Tibet. Au terme du récit, la pitié que le lecteur ressent pour la créature vient bien de l’humanité que celle-ci a manifestée envers le petit naufragé de la montagne.
Qu’Hergé adopte ou non pour siennes les thèses soulevées par Vercors dans Les animaux dénaturés n’est pas essentiel ! Son but n’est pas d’argumenter sur ce qui différencie l’humain de l’animal. Il n’est pas non plus seulement de renouer avec le vieux thème du bon sauvage, Hergé fait référence à quelque chose de plus profond : la pureté et l’innocence. Deux sentiments magnifiés par la révélation faite au yeti : l’amitié est un don. Tintin au Tibet, est un hymne véritable à la pureté et l’innocence dont la grâce nous est transmise autant par la vision de la blancheur éternelle que par le thème de l’amitié liant Tintin à Tchang, Haddock à Tintin.
Malheureusement (ou heureusement ?), il n’est qu’un monstre et la compagnie des hommes lui est interdite. La caravane s’éloigne, emporte ses souvenirs et son avenir.

Phénomènes et pouvoirs spéciaux

Au long de ses récits, Hergé a mis en scène des créatures fantastiques ou insolites. Mais il n’a pas oublié que les éléments naturels et/ou le décor d’une scène pouvaient également induire cette impression de bizarre, d’irréel.
L’un des éléments naturels les plus mal maîtrisé est l’orage. Cet événement répandu sur toute la planète est fréquemment cause de frayeur ou d’angoisse. Il s’agit de toute une orchestration sonore et lumineuse qui impressionne encore plus l’imagination quand elle s’accompagne du phénomène de la foudre en boule.
Pyrotechnie naturelle cette manifestation spectaculaire apparaît plusieurs fois dans Tintin et vient renforce le sentiment qu’il peut exister une puissance supérieure.
Dans Les 7 boules de cristal la sphère incandescente fait tout le tour de la pièce où elle évite les divers protagonistes pour aller s’écraser contre la vitrine renfermant la momie de Rascar Capac. Détruisant le meuble, elle libère celle-ci de la curiosité des hommes en la faisant disparaître à tout jamais.
Une autre apparition de cette même foudre en boule se trouvait déjà dans L’oreille cassée. Prisonnier des deux bandits, notre héros est menacé de mort quand la foudre, sous la forme d’une boule, pénètre dans pièce où il est ligoté sur une chaise. Un éclair aveuglant et la sphère lumineuse s’abat sur le héros. Les bandits dépenaillés contemplent une chaise vide quant à Tintin, groggy mais libre, il se retrouve à l’extérieur de la cabane. Un exploit inouï qui hisse notre jeune héros au rang des plus grands super héros des comics américains.
Exceptionnellement, et sans rien avoir fait pour cela, Tintin a résisté à la foudre en boule. C’est bien la seule fois où il apparaît doté de pouvoirs spéciaux si l’on fait exception de ce curieux lien qui le rattache à Milou. Car, soyons sérieux, un chien ne parle pas… mais il peut penser et Milou n’est pas en peine de ce côté. Plus que d’une simple empathie entre maître et chien ou d’un échange télépathique c’est bien grâce à la parole que Tintin et Milou communiquent. Cependant Milou perdra une grande partie de ce don en prenant de l’âge mais surtout c’est le Capitaine Hadock qui va le supplanter auprès de Tintin.
Parmi les décors engendrant une impression de fantastique le tombeau des Cigares du pharaon ou celui du Temple du Soleil sont des morceaux particulièrement bien venus.
Ainsi que l’écrit Yves Di Marin : « La séquence souterraine du « Temple du Soleil » (p. 45 à 46) reste un modèle, tant sur le plan de la réalisation que sur celui des symboles quelle contient. II est important de noter qu’elle se situe entre deux entrées. La première étant la chute d’eau qui permet de quitter le monde réel (c’est un peu le miroir d’Alice), et la deuxième la grande porte qui ouvre sur le Temple. Le souterrain n’est donc qu’un moyen dont on use pour passer d’un univers à un autre. II contient pourtant des richesses insolites en grand nombre. D’abord, l’ambiance qui le baigne (couleur sombre, reflets noirs sur des rochers verts foncés), et le contraste entre le cadre naturel et l’intrusion de constructions humaines (murs, escaliers). Ensuite, et surtout, les accessoires de la tombe inca : le vase au regard fixe, les momies, les ossements. Tous ces éléments rassemblés donnent quatre pages d’un insolite inquiétant, dont la montée de plus en plus sensible aboutit à l’entrée dans monde de couleurs, mais encore plus dangereux. Passer de la vie au bûcher par l’intermédiaire d’un tombeau, il y avait un défi au réalisme qu’Hergé a relevé et remporté avec brio.
Hergé introduit à l’aide du décor une dimension nouvelle à son histoire, prouvant par-là même que l’insolite n’est pas forcément apparent, mais qu’il se cache dans des détails qui seul notre inconscient interprète et révèle. L’insolite est encore un élément contribuant à donner à l’œuvre d’Hergé une allure de perfection. »
C’est un fait avéré, dans ces deux scènes, particulièrement bien composées, l’esthétique du décor se mêle à la trame interne du récit. Le but est de faire naître chez le lecteur un sentiment de surprise et d’oppression qui va engendrer une vision fantastique de l’univers… si cela était possible ? Les anciens possédaient des connaissances secrètes, les vieilles légendes reviennent. Le réalisme fantastique se donne libre cours et vient titiller nos neurones : l’Egypte, les Incas, pourquoi pas les Atlantes ou les Martiens ?…Hergé a-t-il tout inventé, est-il un visionnaire ou bien ne fait-il que puiser dans le tronc commun des légendes et des textes plus anciens ?

Des personnages hors du commun

Tintin est un jeune homme comme il en existe beaucoup. Ce qui n’est pas toujours le cas de ceux dont il croise le chemin. En cinquante-sept années d’une vie aventureuse bien remplie, le héros de papier a rencontré une quantité impressionnante de personnages, humains ou non. Ceux-ci venaient évidemment de l’imagination d’un auteur fécond mais aussi d’un lecteur passionné par toute une tradition de la littérature populaire fantastique. Des sources classiques auxquelles il rajoutait, selon Numa Sadoul, Jean Sendy et Robert Charroux. Dès lors il devient difficile d’échapper aux « grands anciens » et aux « savoirs inconnus ».
De ces mondes oubliés dont pourrait provenir le yeti, le migou à celui moins controversé, mais tout aussi méconnu, des anciennes taches blanches des atlas Hergé a su tirer un maximum d’effets en faisant parcourir toute la planète à son héros. L’exotisme est un autre élément de l’étrange, Hergé le sait et il s’en sert habilement. L’Afrique, avec le Congo, sera sa première incursion dans ces « terrae incongnitae ».
Œuvre de commande, écrit sous la houlette de l’abbé Wallez qui y voyait un moyen de glorifier les apports bienfaisants de la colonisation aux sauvages, Tintin au Congo est (encore) une œuvre de jeunesse, un peu gauche et naïve mais bien touchante.
A ce scénario d’histoire d’aventure, assez banal en somme, Hergé intègre des pans de la littérature populaire. Décrit comme un personnage vivant plus de la superstition que comme un réel praticien des arts occultes, le sorcier ouvre la porte au fantastique dans Tintin qui – jusqu’alors – n’était qu’un documentaire. Et encore… les Soviets et le Congo, faute de connaissance et de véritable documentation étaient plus des catalogues d’idées reçues que de vrais reportages.
Plus construit, le sixième épisode des aventures de Tintin, L’oreille cassée, composé en 1935, nous emmène en Amérique du sud. A l’instar des Jivaros, les Bibaros sont des réducteurs de tête. Un autre grand thème issu de l’inconscient et de la littérature populaire qui subsista jusqu’au milieu du XXème siècle. La sorcellerie figure également au tronc commun de cette littérature où Hergé puise largement en se servant également du culte des Esprits de la forêt et des talents de ventriloque d’un vieil explorateur…
Les coutumes et les traditions des peuples primitifs peuvent subsister dans des nations plus évoluées. Le sorcier prend d’autres noms, d’autres aspects mais il est toujours en relation avec des forces étranges, inconnues de l’homme ordinaire. C’est le cas dans cet Orient mystérieux qui demeure une perpétuelle source d’émerveillement fantastique pour un Occidental. Chez Hergé cette fascination est présente à plusieurs reprises.
Les pouvoirs détenus par Ragdalam-le-Fakir hypnotiseur des 7 boules de cristal lui ont été révélés par un yogi. Esbroufe ou réalité ? Le doute est permis mais quand Madame Yamilah, sa voyante extra-lucide, plongée en pleine transe, voit un membre de l’expédition qui a ramené la momie de Rascar Capac frappé par la malédiction du dieu Soleil. Nous sommes en plein fantastique. Certaines personnes sont dotées de pouvoirs vraiment extraordinaires et les grands initiés sont parmi nous, c’est ce message qu’Hergé va faire passer. Posant son regard au cœur d’un mystère obsédant, Hergé nous entraîne dans une plongée vers l’inconnu.
« La voyante extra-lucide semble contempler de ses yeux brillants, agrandis par la frayeur du grand inconnu, ce monde étrange où l’espace et le temps se confondent et où nos destinées, comme dans l’imaginaire d’un romancier, puisent leur vrai sens, toujours insaisissable. Hergé, dès ce moment peut-être, va laisser la fantaisie coutumière de son propos dériver, lentement mais résolument, vers les zones de la paranormalité, lieu où désormais se complaira son esprit passionné, méditatif – sa vision intérieure. Et c’est dans les aîtres d’un théâtre assez inquiétant que l’auteur va confronter sa peur à celle de son héros décidément peu rassuré. Tout se déclenche alors : la malédiction de l’Inca, devenue l’enjeu de cette aventure pleine de suspense, ne doit pas faire oublier l’interrogation première d’Hergé qui, ayant découvert, derrière les façades rassurantes du réel, l’amorce d’un monde tout autre, composé de rêves noirs et de chiffres curieux, a décidé de nouer avec cet envers du décor des liens véritables ».
Autre asiatique et autre fakir dans Les cigares du pharaon. Hypnotiseur doué et personnage maléfique, il est doté de pouvoirs redoutables. Il s’élève grâce à une corde magique et se libère des nœuds les plus serrés. Voué aux forces du mal, il ne sera vaincu que par l’intervention du hasard (mais le hasard existe-t-il ?). Dans sa fuite, Rastapopoulos provoque une chute de pierres qui vont assommer son complice.
Aux Indes toujours, mais dans le lotus bleu, l’on retrouve un autre fakir, faisant pendant au précédent il est du côté de Tintin cette fois. Il danse sur des tessons, enfonce des lames dans son corps et souffre le martyr en s’asseyant sur des coussins. Lisant dans les lignes de la main de Tintin il lui prédit son avenir, sa rencontre avec Mitsuhirato…
On notera aussi dans les cigares du pharaon l’apparition des sectes d’initiés qui se retrouvent autour d’un symbole antique, le signe du pharaon Khi-Oskh. Signe magique ou simple signe de ralliement pour de vulgaires truands ? Le mystère fait naître le fantastique mais Hergé désamorcera cette bombe assez vite, faisant évoluer l’histoire vers une simple histoire de trafic de drogue. Ce n’est pas encore le temps des grands initiés. Ce livre est aussi une nouvelle étape pour Hergé. Avec l’apparition de Rastapopoulos et des Dupondt il commence à introduire des personnages pour meubler le désert qui entoure Tintin. Avec ce double épisode toutes les composantes du roman d’aventures sont réunies : de l’exotisme et une touche de fantastique, c’est de l’Indiana Jones avant la lettre.
L’Asie, encore et toujours, elle attire et fascine Hergé. Celui-ci y place les connaissances perdues par l’humanité. La foi et la religion, le bouddhisme surtout, apparaissent dès lors dans son œuvre comme une porte ouverte sur un autre monde.
Avec Tintin, Hergé s’en retourne encore en Asie mais cette fois, c’est sur « Toit du monde » qu’il nous entraîne à sa suite dans une quête éperdue. C’est bien la recherche du Graal qui s’opère dans Tintin au Tibet. L’histoire démarre de façon tonitruante (une case d’une demie-page). Ce volume est celui qu’Hergé, dans un entretien avec Benoît Peteers , déclarait préférer, « c’est celui où j’ai mis le plus de moi-même ».
Cet album est aussi celui où il a donné le plus de place aux phénomènes paranormaux. Prémonition ou lien télépathique reliant (par la force de l’amitié) Tchang et Tintin, apparition du yeti mais aussi la lévitation et la clairvoyance qui se manifestent dans la personne du lama Foudre Bénie. Ce ne sont plus des touches mais une véritable charge de cavalerie et c’est dans presque toutes les pages qu’Hergé introduit une dose de fantastique.
Tout est réuni ici pour donner une puissance magique à cet album à l’occasion duquel Hergé, dans un entretien avec à Numa Sadoul, révèle qu’il accorde une certaine foi aux phénomènes paranormaux « II y a aussi le phénomène de lévitation, qui a été rapporté par bon nombre d’auteurs dignes de foi, notamment Alexandra David-Neel et Fosco Maraini, qui ont été longtemps au Tibet ».
Les thèmes fantastiques sont abordés, avec une rare élégance par Hergé qui se contente de les montrer sans vouloir les expliquer. Pas de recherche d’éventuelles supercheries, pas de tentative de rationalisation. Hergé se contente de rapporter, il n’y a pas de démystification.
Considéré par beaucoup comme le chef d’œuvre d’Hergé, ce volume est né alors que l’auteur traversait une grave crise morale personnelle. « A un certain moment de ma vie, je me suis trouvé dans des circonstances telles que je me suis décidé à faire appel à un psychanalyste. Jung étant mort, c’est à un de ses élèves, le professeur Ricklin, de Zurich, que je me suis adressé. Je suis allé le voir, je lui ai expliqué ce qui se passait et aussi quel était mon travail. Je traversais alors une crise morale assez grave : j’étais marié et j’aimais quelqu’un d’autre ; la vie ne me semblait plus possible avec mon épouse, mais, d’autre part, j’avais toujours mon idée un peu scoute de la parole donnée une fois pour toutes. C’était une vraie catastrophe. Je me trouvais complètement déchiré.
J’ai donc été voir Ricklin et je lui ai raconté les rêves que je faisais. C’étaient des rêves de blanc, uniquement de blanc – on retrouve quelque chose de cela dans Tintin au Tibet – et m’a dit cette chose qui m’a beaucoup frappée : « Il faut tuer en vous le démon de la pureté ! » Pour moi, ça a été un choc ! Le démon de la pureté : c’était le renversement complet de mon système de valeurs. La prise de conscience n’a pas été sans mal. Ricklin m’avait d’ailleurs dit que je devais cesser de travailler parce que je ne pourrais pas mener de front mon rééquilibrage et mon travail. Je me suis accroché pourtant toujours comme un bon petit boy-scout – et j’ai terminé Tintin au Tibet malgré tout. »
Achevé, malgré les conseils du thérapeute, l’album fit sur Hergé l’effet d’un exorcisme. Il s’y est impliqué totalement, plus que jamais auparavant il a transcrit le plus intime de lui-même. C’est certainement cette fêlure de l’auteur qui traverse l’histoire et rend la recherche de l’ami perdu si poignante et explique le ton de tragédie qui traverse le récit de part en part. Sans aucun doute l’album le plus personnel d’Hergé, mais aussi celui où la dimension humaine de Tintin est la plus importante.
Les terres lointaines nous sont bien étranges mais elles n’ont pas le monopole d’une « culture » fantastique. La vieille Europe cartésienne entre également dans la danse et pas avec n’importe qui… Le professeur Tournesol lui-même conduit le bal de main de maître. Nul autre que le plus scientifique, le plus rationnel des amis de Tintin ne pouvait faire passer cette pilule. Tournesol, son pendule et son récurent « un peu plus à l’ouest » sont devenus les figures emblématiques d’une certaine culture qui se plonge avec délice dans l’étude des sciences alternatives. La radiesthésie, méprisée, honnie par les tenants de la vraie science impose plus ce « zouave de Tournesol » comme un précurseur que comme un farfelu. La preuve est que ça marche, il ne se trompe jamais !
Tryphon Tournesol est distrait mais rationnel. Un rationalisme qui ne semble pas être le fort des Dupondt, lesquels sont prêts à gober toutes les superstitions comme des phénomènes authentiques.
Mais les deux policiers ont aussi un don rare avec leur capacité de soulever des lièvres là où rien n’apparaissait bizarre à priori comme Numa SAdoul le relève dans On a marché sur la lune « la découverte par les mêmes Dupond (t) de traces humaines sur la lune. Sont-ce leurs propres pas, comme l’aventure de L’or noir peut le laisser supposer ? N’est-ce pas plutôt la marque d’un AUTRE pied ? En fait, Dupond dit clairement : « Impossible que ce soit UN d’entre nous : il y a DEUX traces parallèles ! »… Regardons l’image, et écoutons l’explication de ces ânes : tout se complique, et nul ne peut dire au juste de quoi il s’agit. HERGE lui-même ne sait plus exactement; il met humblement l’ambiguïté sur le compte d’une faute de sa part ! Peut-être, mais il n’empêche que l’influence trouble d’un mystérieux subconscient est ici directe… »
Du fantastique encore, mais cette fois d’une sorte involontaire de la part d’Hergé, dans les cigares du pharaon. Le sheik Salaam Aleikum annonce à Tintin être un admirateur fidèle de ses aventures, pour lui en donner la preuve il lui présente l’album d’Objectif Lune. Petit problème, celui-ci ne sera publié qu’en 1953, près de vingt plus tard…
Un épisode fantastique qui s’explique de façon rationnelle par un remaniement apporté à l’ouvrage initial lors de sa mise en couleur en 1955. Hergé ayant procédé à plusieurs retouches. A noter la signature d’Hergé figurant dans l’angle inférieur gauche de la version noir et blanc, elle disparaît dans celle en couleurs.

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