Hommage de Goscinny pour Tabary

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L’auteur aux mille et une facettes et calambours est partie. Jean Tabary reste dans nos cœurs pour toujours. J’ai eu la chance de pouvoir discuter avec lui voici déjà plusieurs années, la fatigue était elle aussi présente. Je voulais écrire un hommage,  mais j’ai jeté plusieurs tentatives. Comment et surtout quoi dire face à ce monstre de la réussite. Et puis quand je lis les nombreux hommages dans la presse et sites internet, tous plus pompeux, léchage de bottes ou tentatives pitoyable de ce faire un nom sur celui de l’artiste, je me dis que non, Jean mérite mieux. Alors je me permets de reprendre le seul hommage qui en vaille vraiment la peine et je présente toutes mes pensées à la famille Tabary.

 

_« Nous allons faire une histoire de détective », avais-je dit à Tabary. Et puis, avec cette suite dans les idées qui caractérisent la pluparts de ceux qui font ce métier, je lui ai proposé Iznogoud, le répugnant grand vizir qui veut devenir calife à la place du bon, de l’excellent  calife Haroun El Poussah. Jean Tabary est non seulement un ami, mais c’est aussi un dessinateur comme je les aime : d’abord, il a de la personnalité, de l’enthousiasme, bref, du talent ; ensuite, il rit quand il lit mes scénarios, ce qui est, avouons-le, bien agréable et encourageant. La particularité essentielle d’Iznogoud, c’est qu’il est absolument méchant. Il n’a que des mauvais sentiments, d’abominables penchants. Tant de constance et de perfection dans l’ignoble atteint  à la candeur, au point assez curieusement de le rendre sympathique au lecteur. Il nous arrive souvent, d’ailleurs, de recevoir des lettres où l’on nous demande que les infâmes machinations du grand vizir soient enfin couronnées de succès. C’est, je crois, un cas unique chez un personnage de bande dessinée. Tabary a créé et est entré de plain-pied  dans un univers de folie, avec un brio qui n’appartient qu’à lui. Il a évité soigneusement de se documenter ; il a tout inventé : les costumes, les décors, les accessoires, et il a réussi à présenter un monde des Mille et Une Nuits plus vrai que nature. Tous les personnages sont déments, minables et ne vivent que dans le paroxysme le plus total. Il s’agit d’un monde où un banquet somptueux se compose d’un hors-d’œuvre, de poulet (l’aile ou la cuisse), de fromage ou dessert, et d’un petit carafon de vin rouge ; un monde où il est normal pour un cantonnier de s’appeler : Bêtcépouhr Lahvi. Et quand Jean Tabary me téléphone pour m’annoncer qu’il vient d’achever une histoire d’Iznogoud, il y a tant d’enfance ravie, que je me dis que le grand vizir, le bon calife, et moi, avons bien de la chance de le connaître.

 

René Goscinny  1976

 

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