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Interview de Jeroen Janssen

Les dossiers BD

En 2009, les festivaliers d’Angoulême avaient découvert la BD flamande au travers d’une grande exposition consacrée à ses talents les plus prometteurs et radicaux.  Parmi eux, Jeroen Janssen qui publie ce mois-ci son premier ouvrage traduit en français : La Revanche de Bakamé (éditions La Boîte à Bulles)

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Bonjour Jeroen, tu es encore un parfait inconnu en France, peux-tu te présenter en quelques mots ? Te sens-tu appartenir à une nouvelle « école flamande » de la bande dessinée ?
En Flandre, on parle depuis quelques années d’une nouvelle génération d’auteurs flamands qui abandonne les chemins familiers de la BD commerciale (en Flandre, la BD est essentiellement destinée aux enfants, à l’image de Bob et Bobette), qui expérimente de nouveaux styles de dessin et de narration, qui s’adresse plutôt à un public adulte. Cette génération a été mise en avant par le Fond Flamand des Lettres à Angoulême en 2009 par le biais de l’exposition ‘Ceci n’est pas la BD flamande ». Une génération qui a pour point commun principal « que nous n’avons rien en commun » !

 

Pourtant, comme nous avons tous grandi en lisant ces mêmes séries de BD jeunesse, il reste certainement dans notre travail des éléments communs, typiques de Flandre – notamment dans l’humour ou dans la narration – dont nous n’avons pas conscience nous-mêmes parce que nous sommes immergés dans ce monde.

La Revanche de Bakamé est ton premier ouvrage publié en français. Qu’avais-tu publié auparavant en langue flamande ? Pourquoi est-ce le premier titre traduit ?
En Flandre, j’ai déjà publié pas mal de livres. Le premier fut un récit semi-autobiographique sur le Rwanda avant le génocide (Muzungu) qui a eu le grand prix du festival de Haarlem 1998. Puis j’ai commencé à travailler avec Pieter Van Oudheusden, un scénariste hollandais que j’ai rencontré à Haarlem : on a d’abord fait quelques BD plutôt poétiques puis je lui ai proposé de réaliser des fables Africaines autour du personnage de Bakamé. Il y a donc déjà eu une histoire de Bakamé de publiée avant celle-ci.

Comme je n’ai pas un style très commercial, j’ai toujours travaillé avec des petits éditeurs qui n’ont pas les mêmes moyens que les grands pour présenter leurs livres dans d’autres pays. J’ai du faire pas mal de chose par moi-même, bien que je préfère toujours rester dans mon atelier et dessiner. C’est le grand appui du FFL en 2009 qui m’a finalement encouragé de visiter et écrire des éditeurs internationaux qui seraient à Angoulême et qui publient des choses que j’aime lire moi-même. Et avec l’expo, bien sûr, on avait une bonne carte de visite.

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Tu sembles très attaché à l’Afrique, quel est ton lien avec elle ? Y as-tu vécu ?

 

J’ai vécu et travaillé au Rwanda de 1990 à 1994 où j’étais professeur dans l’Ecole d’Arts de Nyundo. Quand tu as vécu en Afrique, cela ne te marque pour la vie. Soit il te reste une sorte de dégout, soit tu deviens amoureux du continent. Pour moi, malgré les horribles évènements qui nous ont forcés à quitter le pays, c’est le second cas. J’y pense toujours avec nostalgie, même si, pour des raisons pratiques, je n’ai eu l’occasion d’y retourner qu’une seule fois, en 2007.

 

La Revanche de Bakamé compte pas mal de sous-parties au sein de l’histoire principale. C’était pour vous l’occasion de faire référence à des mythes africains ou vous aviez juste de construire un récit foisonnant ?

 

Quand je fais une histoire avec Pieter, c’est toujours une aventure, comme le voyage de Mpyisi d’ailleurs : on sait où on commence mais jamais où ça va finir. On a pris comme point de départ une histoire traditionnelle, notée par un Père Blanc au Congo en 1900, qui tient sur une simple page A4. Mais on a transposé l’histoire à la fin XXe siècle, ce qui me donnait l’occasion d’y intégrer beaucoup d’anecdotes que j’ai vécues au Rwanda. Comme Pieter, qui habite Rotterdam, grand port international, connait pas mal d’Africains et qu’il dévore une foule de livres, on n’était jamais à cours d’inspiration. Ainsi, l’histoire qui devait faire 48 pages, en a finalement compté 320 !

 

Tu illustres souvent des proverbes africains, par exemple sur des cartes postales. Sont-ils véridiques ou inventés ?

 

Les proverbes sont véridiques, on a déjà essayé d’en inventer nous-mêmes mais ce n’est rien auprès des véritables. J’en possède une grande bible constituée par les professeurs Crépeau et Bizimana pour le musée de Tervuren. « Un lièvre vieilli tête ses petits » ou « L’hyène mange autre chose, elle ne mange pas ses testicules », cela ne s’invente pas !

En langue Rwandaise « Umugani » signifie proverbe mais aussi histoire. Souvent ce sont des petites histoires en une phrase pleines de sagesse. Comme la culture est plutôt orale dans ces pays, beaucoup de gens connaissent et emploient encore ces proverbes.

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Le propos de ta BD te semble très proche, pourtant tu travailles avec un scénariste, Pieter Van Oudheusden. Quel est ton rapport au scénario ? Comment travaillez-vous ensemble ?

 

Pour construire le récit, chacun place son mot à tour de rôle, en échangeant par e-mail – vu qu’on habite à 150 km l’un de l’autre) Mais lui, c’est un virtuose de la langue et de l’écriture alors que moi, je suis plutôt doué pour le dessin.

 

Tu mélanges humains et animaux. Ce mélange est inspiré des fables européennes ? Ce type de mélange existe dans les fables et légendes africaines ? Comment choisir-tu les personnages que tu rends animaux ?

 

En Afrique, aussi, on trouve parfois dans une même fable des humains et des animaux côte à côte.

En général j’ai utilisé des animaux chaque fois que les histoires traditionnelles africaines parlent d’animaux. Pour les autres personnages j’ai choisi au cas par cas. Comme j’aime bien dessiner les femmes, les femmes sont souvent des humains. Mais peut-être aussi et surtout parce que les femmes sont les seuls êtres raisonnables du récit.

 

Tes œuvres sont-elles lues en Afrique ? Si oui, avec quelle réaction ? Tu n’as pas peur de vexer ou blesser les gens par l’image haute en couleurs donnée de ces pays ?

 

Jusqu’à présent mes histoires n’étaient pas lues en Afrique parce que très peu d’africains comprennent le néerlandais. Récemment, j’ai réalisé un petit livre pour enfants (Teta est-elle têtue ?) avec Hilde Baele, une amie qui vit en Afrique. Il parait qu’il a été bien reçu au Rwanda et au Bénin et qu’il y aura d’autres éditions en d’autres langues. Mais bien sûr, c’est sage comparé àBakamé !

Donc, c’est encore une mystère pour moi aussi, comment les gens d’Afrique vont réagir. En tout cas, je n’ai jamais eu l’intention de vexer qui que ce soit, les bêtises commises par les personnages pourraient été commis aussi bien (même mieux peut-être) par des Européens ! D’ailleurs, les seuls personnages raisonnables de Bakamé sont des femmes africaines et le vrai méchant, c’est un blanc.

Si certains Africains sont choqués, je suis sûr que ce seront essentiellement des gens qui ont bénéficié d’une bonne éducation catholique de la part de nos bonnes sœurs et frères missionnaires Européens et qui seront choqués par certaines scènes…

 

Quels sont tes projets ?

Je viens de commencer un nouveau livre avec Pieter, dans un registre radicalement différent. L’histoire se passera en Autriche les années 1800.

 

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