Derib

Interview Derib

Les dossiers BD

Tandis que Le Lombard, son éditeur, fête ses 60 ans, Derib souffle ses 40 bougies de dessinateur et nous offre le 20e et dernier tome de «Buddy Longway» en guise de présent. Avec cet album, l’auteur tourne une des pages de sa vie, celle de sa première série personnelle. Apaisé de savoir que ses personnages reposent désormais en paix, il revient pour nous sur cette aventure que fut le premier «western familial ».

D’où vous est venue l’envie d’écrire « Buddy Longway» ?
A l’époque, je dessinais «Go West», sur un scénario de Greg. Il y avait une dizaine de personnages principaux, c’était très compliqué â gérer. je rêvais de m’assumer en tant qu’auteur complet et j’ai pensé à une figure du western peu utilisée qu’était le trappeur. Mais, la véritable originalité, c’est qu’il épousait une Indienne, ce qui est basé sur une réalité historique, ça se faisait beaucoup à l’époque. Et, surtout, qu’il allait vieillir. Un jour, la série se terminerait. je crois que je suis le premier à avoir fait ça.

Vous saviez dès le départ sur quels chemins vous emmeniez Buddy?
Oui et non. Dès le tome 7, je savais que j’en ferais 20 et que la série se conclurait par la mort de Buddy. En revanche, je ne savais pas comment il allait mourir. Finalement, j’ai choisi d’explorer une conséquence d’une ancienne action qui me semblait intéressante.

Est-ce pour cela que vous êtes revenus à cette série après 15 ans d’absence ?
Cette «pause» était avant tout due à une brouille entre l’éditeur et moi. Ce qui me paraît plus intéressant, c’est que si j’avais réalisé b fin il y a 15 ans, elle aurait sans doute été différente…
Quand on relit les premiers albums, il est amusant de constater que Buddy est â 100 lieues des canons de genre : toute confrontation physique tourne systématiquement à son désavantage. En fait, hormis son talent avec les chevaux, il n’a rien dû cow-boy à la John Wayne…
La force de Buddy, c’est son mariage ! II la conquiert au cours du premier album. C’est son union avec Chinook qui va le rendre un homme. Je tenais très fort à cette dimension familiale, à cent importance du couple. J’ai un idéal du couple : derrière tous les grands hommes, il y a toujours une femme. J’ai la chance de vivre une vie aussi heureuse que celle de Buddy et je voulais défendre cet idéal: une Indienne et un Blanc peuvent s’entendre ! Tout est possible quand l’amour est là. D’ailleurs, Buddy « s’indiannise » à mesure que Chinook devient blanche. Il devient beaucoup plus sensible â la cause indienne et à la nature tandis qu’elle s’affranchit de certains carcans. Chacun prend le meilleur de l’autre. Cette série est avant tout une réussite du couple. A une page de leur mort, Buddy et Chinook se félicitent de leur vie…

Il y a donc une dimension autobiographique dans la vie familiale de Buddy Longway ?
Vous savez, on se dessine toujours un peu. Et puis, cette évolution chronologique qui caractérise la série demande d’être le plus crédible possible par rapport au quotidien. Cela passe par une foule de petits détails, les petites choses qui, au final, tissent la toile de ce quotidien, comme quand Jérémie se moque de la coupe de cheveux de son père. Donc, oui, j’ai puisé des anecdotes dans ma vie personnelle. En fait, je me suis permis tout ce qui venait, dans la mesure où c’était authentique et non gratuit. D’où, par exemple, certaines ellipses un peu osées qui voient plusieurs années s’écouler entre deux pages, «Buddy Longway» n’est pas linéaire. Une famille, ça se raconte différemment d’un héros. Dans «Red Road», je décris. Dans «Buddy Longway», 1e héros raconte. Je me suis complètement immergé dans Buddy, ça m’a amené à chercher des choses originales. C’était l’explosion d’un auteur qui se découvre. Quand on travaille avec un scénariste, il y a un consensus. Mais sur «Buddy Iongway», je n’ai tenu compte d’aucune information qui ne venait pas de moi ou de ma famille… Je vis ma vie de couple et ma famille aussi intensément que j’ai vécu «Buddy Longway». Ce n’est pas séparé. Ainsi, mon père était peintre et je n’ai jamais douté que je serais un jour dessinateur de BD. Lui et ma mère m’ont encouragé alors qu’en Suisse, la bande dessinée n’était pas connue. Aujourd’hui, deux de nos enfants sont auteurs-compositeurs-interprêtes ; l’aîné est comédien -réalisateur. II y a une certaine logique dans tout ça, comme dans le fait que Kathleen devienne avocate : elle utilise les armes des Blancs pour défendre la causé indienne, une belle image de ce métissage dont elle est le produit…

…Contrairement à son frère Jérémie, qui succombe finalement du fait de ne s’être pensé que comme un Indien ?
Oui, il y a une dynamique du métissage. Kathleen la assumée dans la force tandis que Jérémie fa subie par vengeance. Mes personnages sont plongés dans une histoire déjà écrite avant même que je ne la maîtrise. J’étais réceptif à l’histoire que Buddy, me racontait. II faut être à l’écoute de ses personnages. C’est quelque chose que j’ai ressenti en lisant les premiers «Jerry Spring», par exemple: Donc, très vite, j’ai su que j’allais sacrifier Jérémie et que Kathleen avait plus de force. Aujourd’hui, on a peut-être un peu perdu cela: on provoque beaucoup plus. Dans «Buddy Longway», la violence est liée à l’aspect humain, je ne la cherche pas.

Est-ce pour cela qu’il y a une sorte d’évolution vers le tragique au cours de la série ? Des jours heureux des débuts; on plonge progressivement dans quelque chose de plus sombre : les tensions raciales se durcissent, la mort fait irruption dans la vie de famille…
Ce basculement est essentiellement historique. Un des alibis de «Buddy Longuray» est d’avoir les guerres indiennes en toile de fond et de pouvoir présenter différents points de vue, même si ça reste Buddy qui raconte sa vie. C’est pour ça, d’ailleurs, que je ne donne ni dates -ni lieux précis, juste une ambiance. Et Buddy reste avant tout un témoin de cette violence, il fait ce qu’il peut. Au final, ce sont les loups, les seuls véritables arbitres. Leurs yeux reflètent l’absurdité de tout cela. Un jour, dans le parc du Gévaudan, j’ai dessiné un loup à moins d’un mètre. Je n’oublierai jamais ce regard sauvage, tendre et triste à la fois: Dans la même idée, quand Kathleen va sur la tombe dé ses parents, il y a des aigles. Le lecteur comprendra ce qu’il voudra…

La série semble parfois délivrer un message de méfiance à l’égard de’ l’homme :il souille la nature, assassine son prochain…
Si vous regardez attentivement, il n’y a pas de «méchants» dans «Buddy Longway ». Même Cheval Fougueux échappe à cette définition, car il est fou. Et, d’une certaine façon, Buddy et Chinook ont interféré dans son histoire pour défendre leur fils. Il n’y a que des conséquences d’actes. Quand on ne prend pas conscience des choses, leurs conséquences peuvent nous rattraper. Buddy et Chinook sont intervenus, ils ont peut-être usurpé un droit ?

Au point de mériter une fin aussi violente ?
Ça dépend du point de vue… La vie est composée de faits divers, de choses horribles, et c’est pour cela que j’ai intégré une certaine violence dans «Buddy Longway». Mais ils meurent vite, brutalement et surtout amoureux. L’âge n’a pas d’importance, c’est la façon dont on meurt qui compte. Je tenais absolument à ce qu’ils meurent ensemble, à la même heure. C’est quelque chose que j’avais déjà essayé de développer dans «Jo» : l’amour rend la mort digne ! Ainsi, je termine ma série en paix avec moi-même et avec Buddy. Maintenant, le temps est venu de laisser la place à d’autres projets, d’autres idées. 30 ans et 20 albums, c’est suffisant pour dire tout ce que Buddy avait à dire…

Acheter :