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Interview Sandrine et Christophe Bon

Les dossiers BD

On avait découvert le travail de Sandrine et Christophe Bon voici déjà quelques années avec la parution dans la collection Blandice de Sémaphore (éditions Paquet). En cet été 2010, ils nous proposent un nouveau thriller, Les Mauvais coups, dans un univers fort différent et chez un nouvel éditeur.

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Bonjour Sandrine et Christophe. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ? Vous portez le même nom : frère et sœur ou époux ? Comment vous répartissez-vous les rôles ?
Sandrine et moi sommes auteurs de bande dessinée, mais également mari et femme. On élabore chacun de nos projets à quatre mains. On écrit ensemble les récits que je dessine et on travaille la couleur à deux également.
Notre façon de fonctionner nous est venue très naturellement. C’est un avantage de pouvoir travailler en couple. Notre complicité, beaucoup plus forte que celle issue d’une collaboration classique entre deux auteurs, nos points de vues très différents et quelques fois opposés, nous
permettent d’aboutir à un travail beaucoup plus riche que si l’on travaillait chacun de notre côté.

Ce nouveau livre sort environ 5 ans après Sémaphore, votre précédente publication. Pourquoi avoir tant attendu ?
En fait, on ne peut pas vraiment dire qu’on ait attendu. On a commencé à écrire les premières lignes de cette histoire il y a 4 ans. Avec cet album, comme avec le précédent, nous avons pris le parti d’une narration, d’une mise en page et d’un graphisme exigeants et fastidieux. Nous n’avons rien voulu sacrifier à la rapidité d’exécution.

Suite à cette première expérience et avec ce temps de réflexion, il y a-t-il eu des différences dans votre approche de la création ?
Et en ce qui me concerne, Sémaphore m’a appris à faire confiance en mon instinct et à mon intuition, notamment en ce qui concerne la « mise en scène ». Aussi, avec Les mauvais coups, on a souhaité réaliser un projet très différent à tous points de vue. Nous sommes ici, toujours dans le registre du thriller, cependant, le découpage des plans, le graphisme comme la mise en couleur sont traités très différemment. Nous avons conscience d’avoir pris certains risques également.

D’où vient la trame de cette fiction ? Vous êtes-vous basé sur des faits réels pour la construire ou est-ce le fruit de votre seule imagination ?
Une partie du récit trouve sa source dans des souvenirs, ou plus exactement des impressions liées à l’enfance. Sandrine et moi sommes nés au début des années 70 et avons tous deux vécu en HLM, en Charente-Maritime dans nos jeunes années. Aussi, nous avons très certainement été influencés par des films tels que Loulou de Maurice Pialat et surtout Série noire d’Alain Corneau avec l’extraordinaire Patrick Dewaere.

La partie de l’histoire relative à la fin des années 20 trouve sans doute sa source dans ma passion pour la vie et l’ouvre de Django Reinhardt. Cette passion m’a amené à lire beaucoup de choses sur lui et les Tziganes de cette époque.

Sur le plan graphique, pour la restitution des ambiances liées aux peuples itinérants et aussi pour le travail de la lumière, je me suis beaucoup inspiré de Freak, chef d’œuvre cinématographique de Tod Browning.

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La seule relation « saine » dans cette histoire est celle qui unit Edmond à la jeune Tzigane. Est-ce un thème qui vous tenait à cœur ?
Ce thème est celui de l’amour inconditionnel, capable de faire voler en éclats les barrières qu’imposent les conventions sociales et le poids de l’héritage culturel. Cependant, plus que le thème de l’amour, c’est celui de la tolérance et de l’acceptation de l’autre que nous avons voulu
traiter ici. C’est également ce thème qui est mis en perspective à travers la relation qu’entretiennent Pierre et Marguerite. Cette fois-ci, elle n’est plus culturelle, mais générationnelle.

Vous créez des ambiances assez cinématographiques. Est-ce volontaire ? La marque d’influences prégnantes ?
Sandrine a passé son adolescence à visionner des films d’auteurs. Sa mère tenait un vidéo-club. A cette même époque, j’étudiais les techniques cinématographiques au lycée, dans le cadre d’un bac A3 « cinéma-audiovisuel ». En revanche, je suis loin d’avoir autant de références qu’elle. Au-delà des influences filmographiques dont nous avons parlé plus haut, nous avons souhaité rapprocher notre mise en scène des codes cinématographiques. Nous sommes ici relativement proches du story-board de cinéma et nous avons quelques fois pris le temps de développer notre narration de façon purement visuelle, tel un plan séquence de cinéma.

Etrangement, avec un dessin visiblement au crayon – et donc sans doute des couleurs non manuelles, on a l’impression que vos couleurs ont beaucoup de matière. Quelle technique utilisez-vous ?
En effet, j’ai pris le parti de dessiner sur papier, avec pour tout matériel, un crayon HB et une gomme. C’est Sandrine qui m’a convaincu de m’arrêter à cette étape intermédiaire et de ne pas effectuer de dessin encré, au propre…. Elle ne m’a d’ailleurs pas trop laissé le choix ! En fait, dans un dessin, le premier jet est souvent beaucoup plus expressif que lorsqu’il est ensuite mis au propre de façon appliquée. Voilà pourquoi je me suis arrêté là.

Pour la mise en couleur, c’était d’autant plus aisé que mon dessin avait conservé tous ses volumes et ses ombres portées. Ce traitement de la couleur est réalisé à l’ordinateur, contrairement à ce que l’on pourrait penser. En revanche, pour obtenir ce type de résultat avec un logiciel, cela implique de maîtriser parfaitement les techniques de peintures traditionnelles tels que l’huile, la gouache ou l’acrylique.

Dans la postface, vous rendez hommage à Patrick Ochs et sa chanson Les mauvais coups qui a donné son nom à ce livre. Avez-vous eu l’occasion de lui faire lire votre livre ? Comment définiriez-vous cette ambiance qui réunit vos 2 créations ?
Sandrine et moi suivons le travail de Patrick Ochs et de son groupe « Rue de la Muette » depuis les débuts, il y a dix ans environs. Les textes sont magnifiques, les parties instrumentales sont somptueuses. Aussi, Patrick Ochs est un homme de scène époustouflant. Il constitue un spectacle à lui tout seul. Les points communs, les correspondances que je pourrais établir entre l’univers de Rue de la Muette et notre récit, ce sont évidemment la noirceur de certains textes, et le thème récurrent d’une époque ancienne, celui des paumés ou des peuples itinérants, plus précisément celui du cirque et des saltimbanques en ce qui concerne leurs chansons. J’ai eu l’occasion de parler de notre livre avec Monsieur Ochs, il y a quelques semaines, pour l’informer de notre décision d’emprunter son titre, par correction.Il a semblé touché par la démarche. Il m’a promis de lire le bouquin.

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Une fois encore, vous mettez en valeur votre région à travers cette histoire. Est-ce par souci de réalisme ou par attachement au littoral atlantique ? Comment construisez-vous les décors de vos histoires ? Au gré de vos voyages, de déplacements, de repérages ?
Je pense que tout récit de fiction n’est qu’une restitution plus ou moins travestie du vécu ou des actes manqués de son auteur. La dimension affective y tient une place énorme. Sandrine est moi avons passé notre enfance et notre adolescence dans cette région. Aussi, lorsqu’on écrit une histoire, mon esprit de dessinateur visualise automatiquement les scènes dans des lieux qui me sont familiers. Ca n’est pas forcement voulu, cependant je prends aussi beaucoup de plaisir à dessiner cette région avec laquelle on entretient tout les deux un rapport affectif particulier.
C’est en effet sur cette partie de la côte atlantique, dont nous avons longtemps été absents, que nous nous sommes rencontrés il y a 16 ans déjà.
Le personnage d’Edmond s’endort notamment devant le fameux pont transbordeur de Rochefort. Quels sont les autres sites que les lecteurs régionaux pourront (re)découvrir ?
Le récit est installé entre ce fameux pont transbordeur et le pont levis qui n’existe plus et que j’avais envie de faire revivre. J’ai pris plaisir également à dessiner la magnifique église romane de la commune d’Echillais et ses célèbres ornements sculptés. On peut également y voir le bâtiment HLM de Rochefort, situé en face de celui dans lequel je vivais dans mes premières années. Les ambiances de bord de mer, pour leur part, sont fortement inspirées de la commune de Port des Barques, d’où l’on peut apercevoir au loin le Sémaphore de notre premier album.
Cela ne fait pas pour autant des « Mauvais Coups » un livre régionaliste. Seuls les lecteurs connaissant cette région auront remarqué nos clins d’œil. Les autres pourront tout aussi bien penser qu’il s’agit de lieux fictifs.

Quels sont vos projets pour les temps à venir ?
Les projets, on en a plein les tiroirs. Tous à l’état d’ébauches sommaires. Des points de départ, des bribes d’histoire. En revanche, pour la suite, on aimerait faire un livre jeunesse. Quelque
chose que notre fille de 5 ans et demi puisse lire lorsqu’elle en aura 7 ou 8. Elle nous pousse d’ailleurs dans ce sens avec insistance et nous propose même des idées. Il est fort à parier que notre prochain livre se fera, non plus à quatre, mais à six mains !
On se verrait bien publiés dans une collection jeunesse… à la Boîte à Bulles, pourquoi pas ! A bon entendeur…

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