Le manga s’inscrit en fac

Les dossiers BD

Mercredi 21 février 2007 : il fait beau et (anormalement) chaud sur Paris. Mais moi-même et quelques autres personnes n’allons pas pouvoir profiter de la douceur ambiante. Nous allons  nous enfermer à double, que dis-je : à triple tour, dans l’amphi 24 de la Faculté de Jussieu, pour jouir ensemble d’un grand bol d’images. La Faculté de Jussieu et l’association Cinéma et Musiques, par l’intermédiaire de son responsable, Gilles Pidard, m’ont invité à donner une conférence intitulée Culture manga : histoire et idéologies dans les dessins animés japonais. Et nous avons du pain sur la planche : nous avons prévu cinq heures de conférence et de projections !

La période retenue n’est pas la plus folichonne au monde, ni la plus gaie de l’histoire de l’archipel nippon : il s’agit de la seconde guerre mondiale et de la guerre froide, avec quelques incursions dans la période moderne. Période difficile mais fondamentale, à la fois dans les errances de la société japonaise et dans sa capacité à faire de ses angoisses, fantasmes, lubies, désirs inavouables, la matière d’une culture populaire toujours renouvelée. En l’occurrence nous avions choisi de parler dessins animés et (un peu) manga, dans la foulée des traditionnelles séances ciné-histoire organisées par l’association Cinéma et Musiques. Par le passé, Sébastien Roffat, auteur de l’ouvrage Animation et propagande, les dessins animés pendant la seconde guerre mondiale (L’Harmattan, 2005), plutôt centré sur l’animation américaine, avait déjà fait les honneurs de l’amphi 24. J’ai abordé dans mon propre ouvrage Culture manga des problématiques similaires, bien que ce ne soit pas l’essentiel de mon propos, c’est pourquoi j’avais l’honneur d’être, ce jour-là, sur l’estrade, avec mon petit stock d’anime sous le bras.

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Les dessins animés japonais anciens sont difficiles à se procurer. Pourtant, je ne désespère pas à l’occasion de faire l’acquisition d’une copie regardable de la série des Momotaro, qui, dans les années 30 et 40, a enchanté les gosses nippons (et au premier chef Osamu Tezuka lui-même) avec d’affreux discours belliqueux et propagandistes : Momotaro contre Mickey mouse (1936), Les aigles de mer de Momotaro (1943), Momotaro, soldat divin des océans (1945)… Plus récents, les anime que nous avions choisi pour illustrer le propos de la conférence sont plus faciles à acquérir : on les trouve dans toutes les boutiques. Il s’agissait du Tombeau des lucioles, de Gen d’Hiroshima, de La bombe puante, moyen-métrage issu du film collectif Memories, enfin d’un épisode de Larme ultime (épisode 10, Et puis…), soit une production issue des vingt dernières années. C’était aussi un aspect qui m’intéressait, qui m’intéresse depuis que je me penche sur la question du manga et de la culture populaire japonaise : les produits de grande consommation internationale véhiculent des discours typiquement nippons pour lesquels le public étranger n’est pas toujours préparé. Il y a là, il me semble, un manque dans le discours journalistique ou critique, un accompagnement insuffisant en France (et en direction du grand public, le public spécialisé a ses propres canaux d’information) de ces productions.

Le premier film était le Tombeau des lucioles (1988), d’Isao Takahata, tiré d’une nouvelle d’Akiyuki Nosaka intitulé la Tombe des lucioles. C’est l’un des films les plus émouvants qu’il m’ait été donné de voir, et sans conteste l’un des grands chefs d’oeuvre de l’animation japonaise. Il m’intéressait en ce qu’il résumait l’un des discours dominants dans une grande partie de la production culturelle japonaise de l’après-guerre, de la série des Godzilla à l’oeuvre de Tezuka ou de Miyazaki : l’exaltation pacifiste, humaniste, de l’existence. Le tombeau des lucioles ne critique pas de manière frontale les dérives soldatesques du Japon des années 30 (bien qu’à l’occasion, dans telle scène brève, on assiste à des comportements fanatiques de soldats désespérés). Il est, de manière plus subtile, une condamnation en règle de la société adulte, préoccupée par sa guerre, par sa lutte, au détriment de la plus évidente des protections, de la plus essentielle des sécurités : celle que l’on doit à ses enfants. Défendant le Japon, ou l’orgueil national, ou plus simplement l’ordre social, les adultes laissent mourir à petit feu des innocents, des faibles. Protégeant l’archipel, les grandes personnes responsables  ne savent pas protéger l’avenir de cet archipel, sous la forme de sa jeunesse. Orphelins à la suite d’un bombardement,  les deux héros sont confrontés aux égoïsmes de tous : les ex-amis de leurs parents, les voisins, leur famille elle-même, sous les traits d’une tante qui les recueille, apparemment charmante et compassée, mais en réalité rendue sèche par les privations. Il faut voir cette scène subtile où le jeune garçon, Seita, tendant son bol lors du dîner pour que sa tante le remplisse de soupe fumante, voit celle-ci lui verser une dose clairette de nourriture, tandis que son oncle, puis sa cousine, reçoivent à pleine louche un liquide gras et riche en morceaux de viande… Rien n’est dit, tout est sous-entendu : c’est un crime silencieux.

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Rien à voir, pourtant, avec une tendance préoccupante du Japon de ces dernières années, où le discours nationaliste, parfois même révisionniste, se fait jour à nouveau. Dans le domaine du manga, ce sont les ouvrages de Kobayashi (Manifeste pour un nouvel « orgueillisme ») qui ont lancé la tendance, depuis le milieu des années 1990. Il s’agit ni plus ni moins que de défendre la thèse selon laquelle le Japon contemporain est un nain politique en raison de tabous créés de toutes pièces par la Gauche et les Etats-Unis lors de l’après-guerre. Ces tabous, selon Kobayashi, portent notamment sur les responsabilités du Japon dans la guerre du pacifique et dans les crimes de guerre dont l’armée impériale s’est rendue coupable (comme le massacre de Nankin, en Chine). Kobayashi, avec l’extrême droite nipponne, nie farouchement toute implication de l’Empire dans ces crimes. Pire,  l’engagement dans la guerre est souvent décrit, à l’instar de la propagande impérialiste utilisée pendant le conflit, comme un mal nécessaire, une sorte de geste de défense du Japon face au danger supposé de l’impérialisme occidental en Asie.

Sans aller aussi loin dans le tentative de manipulation, l’adaptation de Gen d’Hiroshima par le studio Madhouse, qui date du début des années 80, est à ranger dans la catégorie des discours de l’ambiguïté politique. C’est d’autant plus incroyable que le modèle dont s’inspire le film, la série du même nom signée Keiji Nakazawa, est l’un des fleurons du manga humaniste et pacifiste du Japon contemporain. Elle raconte les difficultés à survivre d’une famille pacifiste dans le Japon de la fin de la guerre puis, après l’explosion de la bombe, dans un Hiroshima dévasté. Le pacifisme est, dans Gen, presque obsessionnel, comme l’est l’anti-racisme. Nakazawa revient souvent sur l’ostracisme dont étaient victimes les Coréens vivant au Japon durant la guerre (et même avant ou après celle-ci). Le père de Gen a des colères magnifiques, dans le tome 1 de la série, contre la soldatesque excitée par les combats et les hauts faits glorieux, comme des chiens par un os. Malheureusement, il ne reste rien de tout cela dans la version animée. Au contraire. Une voix-off, dans les premiers instants du film, nous apprend sur un ton dramatique que le Japon « le 8 décembre 1941, entrait en guerre contre les alliés ». Comme les images qui défilent au même moment montrent les bombardements américains sur l’archipel à la fin de la guerre, il y a à la fois une erreur historique (les bombardements américains sur le Japon n’ont pu être possibles qu’à partir de 1945) et une manipulation émotionnelle : le sentiment domine que le Japon s’est défendu contre un tel déluge de fer et de feu. De là à sous-entendre qu’il a été dans l’obligation de se battre contre la puissance américaine… Le reste est à l’avenant : le père de Gen n’est plus pacifiste mais vaguement critique, et encore ses critiques portent-elles essentiellement sur la difficulté qu’il y a de vivre en période de pénurie. Le petit frère de Gen, Shinji, est balayé par l’explosion de la bombe atomique alors qu’il porte à la main son jouet préféré, un bateau arborant fièrement le drapeau au soleil rouge, étendard de l’Empire…

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Autre période, autre ambiguïté : celle qu’incarne le personnage de l’Américain durant la période de la guerre froide et jusqu’à aujourd’hui. De manière très différente de l’approche américaine et européenne, l’une des figures centrales de la production populaire japonaise de la guerre froide n’est pas le communiste, l’espion soviétique, le savant fou vaguement collectiviste ou le martien totalitaire, mais bien l’Américain, surtout le GI. Reflet bien entendu de la relation ambigüe entre les deux pays, dont l’un fut le vainqueur, au finish, de l’autre. Dans La Bombe puante (studio Madhouse sur un scénario de Katsuhiro Otomo, 1995), les recherches bactériologiques menées en secret, et à des fins militaires, dans un laboratoire japonais, et qui aboutissent à la suite d’un accident à la dévastation de la moitié de l’archipel, ont pour instigateurs l’armée américaine en accord (mais comment aurait-il pu refuser ?) avec le gouvernement nippon. Le gouvernement US, comprend-on au cours d’une scène tendue, a délibérément choisi le territoire japonais pour faire ses expériences afin d’être tranquille en cas d’accident…

L’Amérique, c’est aussi la technologie triomphante. La situation, dans La Bombe puante, est (presque) sauvée grâce à l’intervention des dernières nouveautés de la Nasa. Mais les Japonais ont eux aussi leur fascination pour leurs propres capacités technologiques. Celle-ci est pourtant différente : y entre aussi une fascination pour le corps humain, dans ses fragilités confrontées et/ou accolées à la puissance monstrueuse des machines. Thème éminemment nippon : la figure du mecha, robot surpuissant, habité ou non (cf. Goldorak), nourrit tout un pan de l’imaginaire manga, cinématographique et même pictural. De là l’extrait de Larme Ultime d’Atsuko Kase, où une jeune fille est transformée en arme dévastatrice pour défendre un Japon menacé par une guerre que le pays est en train de perdre (et dont les ennemis s’expriment avec un fort accent américain – comme si cet anime d’anticipation imaginait, dans le futur, un nouveau conflit nippo-américain…). Cette fascination pour le couplage, la fusion, entre la machine guerrière et l’homme fait aussi référence aux aviateurs suicidaires de la dernière guerre, qui collaient leurs corps dans le ventre des bombes volantes pour défaire les forces alliées… mais aussi à une tradition plus ancienne, celle de l’animisme shintoïste. Plus généralement encore, elle rejoint la thématique du catastrophisme (guerrier ou accidentel), cher aux Japonais.

Cinq heures étaient passées, et nous ne les avions pas vu passer (en tout cas, c’était mon cas, j’espère que ce sentiment était partagé par le public !). Nous avons arrêté la projection du dernier film, et je m’en excuse auprès des personnes présentes – il fallait libérer les lieux. Pour un cours de maths ?

À la sortie, les bâtiments de la fac de Jussieu gisaient, éventrés. Je n’y avais pas prêté attention à mon arrivée. Que s’était-il passé ? Après tant d’horreurs filmées, la guerre réelle ? Un conflit aussi subit que violent, une révolution, un accident majeur ? Le retour de la guerre civile française, vieille tradition nationale ?Renseignement pris, il s’agissait des travaux de désamientage de la faculté, qui se poursuivent depuis de nombreuses années, et qui donnent à certains de ses coins et recoins un air typiquement post-atomique.

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