Rapport 2008 de l’ABCD 2/2

Les dossiers BD

Cela n’empêche pas les images de bandes dessinées de se retrouver dans 271 recueils d’illustrations, dont 68 recueils de dessins d’humour et 61 textes illustrés, ou de triompher dans les salles de ventes : les originaux d’Hergé (une couverture de “Tintin” s’est arrachée à 764 200 € et un dessin noir et blanc à 167 300 €), d’Albert Uderzo (une planche d’“Astérix” vendue 312 500 €), d’Hugo Pratt (un portrait de “Corto Maltese” adjugé à 250 000 €), de Philippe Druillet (2 planches à 206 500 €), d’Enki Bilal, d’André Franquin ou d’Edgar-P. Jacobs y battent régulièrement des records, se faisant une place de choix sur le marché sélectif de l’art avec un grand A !

 

* Prépublication – La presse de bande dessinée semble souffrir de la concurrence d’Internet (gratuité et nouveaux terrains créatifs), en dépit de la présence de 71 revues spécialisées.

18 magazines, diffusés en kiosques, proposent des créationsde bandes dessinées européennes (24 en 2007), mais seuls les titres bien identifiables arrivent à fidéliser un public qui se laisse facilement séduire par les nombreux autres supports de divertissement à sa disposition : Internet, jeux vidéo et DVD en tête ! Les hebdomadaires pour enfants comme Le Journal de Mickey ou Spirou annoncentpourtant des chiffres de tirage, certes en ralentissement, mais qui restentconfortables (respectivement 185 000 et 100 000 ex. au numéro), profitant d’un important portefeuille d’abonnés : pas moins de 100 000 pour Le Journal de Mickey. Pour comparaison, voici les tirages de 2 titres jeunesse édités par Bayard : Astrapiavec 95 700 ex. et Okapi avec 81 850 ex.

 

En ce qui concerne les mensuels, le bilan varie suivant les titres, lesquels sont tous destinés à un large public : qu’il soit adulte (Fluide Glacial avec 120 000 ex. au n°, L’Écho des Savanes avec 80 000 ex., Psikopat fêtant son 200ème n° avec 50 000 ex. et le bimestriel Cargo Zone et ses 45 000 ex., lequel s’accorde une pause réparatrice pour mieux repartir en 2009) ou plus jeune (Picsou Magazineavec 185 000 ex., Lanfeust Mag avec 40 000 ex., plus 70 000 ex. pour la versionPulp en petit format créée cette année, Pif Gadget avec 80 000 ex., Tchô avec 76 844 ex.…, sans oublier les bimestriels Super Picsou Géant avec 252 800 ex. et Mickey Parade Géant avec 187 600 ex.).

 

Les journaux principalement composés de licences voguent désormais, du moins pour 90% (89,6% en 2007) d’entre eux, sous la bannière du groupe Panini,principal éditeur de bandes dessinées en kiosquesen France ! Ceux proposant des bandes dessinées issues de la Warner (Bugs Bunny, Scooby-Doo !, Titi & Grosminet et Tom & Jerry) sont tirés entre 35 et 100 000 ex. au n°, alors que les 26 fascicules (il y en avait 29 en 2007) avec des comics américains super-héroïques se situent entre 20 000 et 30 000 ex. C’est le cas pour ceux utilisant les marques Marvel ou DC (Spider-Man, X-Men, Wolverine, Fantastic Four, Hulk, Ultimates, Icons,Universe,Heroes, Batman, Superman, 52…), comme pour ceux appartenant à Delcourt : Spawn (22 000 ex.) et Star Wars (33 000 ex.). A noter que les aficionados des super-héros ont aussi leurs revues (Comic Box, Scarce…) et leurs sites spécialisés (comicsplace.net, comics-search-engine.com, comicsvf.com, france-comics.com, superpouvoir.com, webcomics.fr…).

 

En ce qui concerne les revues sur les mangas (AnimeLand, Coyote, Dofus Mag,Geisha, Hard Manga, Japaneko, Made in Japan, Manga Kids, Maniak !, Planet Manga, Score Asia…), les tirages sont parfois plus importants, mais ces magazines se consacrent bien plus souvent à l’anime et aux jeux qu’à la bande dessinée.

 

Quant aux revues commentant l’actualité du 9e art (diffusées dans le réseau presse), le créneau étant très restreint, elles ne sont plus que 2 : [dBD] avec 22 000 ex. au n° et le nouveau venu qu’est CaseMate avec 30 000 ex au n°. BoDoï, quant à lui, a préféré passer en version numérique, excepté pour quelques n° réservés à un événement bien particulier, comme le fait Pilote qui s’est une nouvelle fois amusé à revenir en lançant un pavé en mai (tirage 110 000 ex. pour 60 000 ventes nettes) ou comme le font les éditions Soleil avec un Lanfeust Mag spécial Mai 68, avec les 3 n° du Canard de Les Blondes (20 000 ex. chacun) et un comics consacré à World of WarCraft (10 00 ex.).

 

Même en librairie, la bédéphilie n’est pas suffisamment soutenue : la lassitude et l’âge des bénévoles qui l’animaient ont eu raison du Collectionneur de Bandes Dessinées, après 30 ans au service du 9e art. Il ne reste plus que 11 magazines érudits (ils étaient 13 en 2007) : L’Avis des Bulles, Comix Club, Gabriel, Hop !,Neuvième Art, On a marché sur la bulle, Papiers Nickelés et Pimpf Mag. Seuls les gratuits obtiennent une certaine lisibilité : tels Zoo (94 000 ex.) ouLeMagazineAlbum et Canal BD Magazine (50 000 ex.) avec leur Manga Mag (30 000 ex.).

 

Quant aux 12 revues publiant des bandes dessinées et qui sont diffusées partiellement en librairies (Black,BlackMamba, Blam !, Café Creed, Gorgonzola, L’Inédit, Jade, La Maison qui pue, Mollusk, Le Muscle Carabine…), elles dépassent rarement les 1 000 ex., hormis le blog sur papier El Coyote (tiré à 3 000 ex. par Le Cycliste) ou le nouveau bimestriel d’humour Le Strip (publié à 15 000 ex. par les éditions du Lombard).

 

Si 413 albums ont été prépubliés dans les magazines (soit 11,63% des nouveautés, contre 395 et 11,92% en 2007) et si les quotidiens Le Monde, Le Figaroou Le Soir ont proposé, à nouveau, des ventes couplées avec albums, au total, ces supports papiers ancestraux de la bande dessinée ne sont plus que 71 (contre 77 en 2007) !

 

Il est vrai qu’aujourd’hui, les amateurs ont toute l’information souhaitéesur les 46 (32 en 2007) sites généralistes sur le 9ème art, lesquels sont de plus en plus consultés et bien documentés : à l’instar de actuabd.com,auracan.com, bdgest.com,bdselection.com, bdzoom.com, labd.cndp.fr et wartmag.com ; ou encore de1001bd.com, bandedessinee.info, bdetente.com, bedeo.fr, bulledair.com, du9.org,graphivore.be, mundo-bd.fr, planetebd.com, sceneario.com, toutenbd.com…, pour ne citer que les plus performants sur le plan de l’information et de la critique.

 

La création est donc bien présente sur Internet (même si elle n’est pas vraiment rémunérée) et certains éditeurs se spécialisent dans la reprise papier des expériences virtuelles : tels Ange, Foolstrip, La Fourmilière, Hoochie Coochie, Kantik, Onaprut… Il est clair que l’avenir est sur la toile et, déjà, éditeurs, festivals et libraires ont tous un site pour vanter leurs mérites : fin 2008, les sites lekiosque.frpuis relay.com se sont même lancé dans la vente de bandes dessinées sur support numérique, Les Humanoïdes associés ont misé sur Humano Online (un journal en ligne totalement gratuit), et il existe aussi des webmagazines comme le nostalgique et passionné Période Rouge.

 

* Consécration et médiatisation – 201 œuvres datant de plus de 20 ans ont été rééditées ; et de plus en plus d’auteurs de bande dessinée, parmi les 1416 qui vivent de leur métier sur le territoire francophone européen, obtiennent régulièrement l’honneur des médias.

 

Et c’est cette nostalgie et cette passion qui permettent de rééditer les œuvres desauteurs classiques. Certaines ne survivent que grâce à de toutes petites structures(Amis de Le Rallic, Amis de Trubert, ANAF, Ananké, Bague à Tel, Le Coffre à BD, Le Cousin Francis, L’Elan, Hibou, F. Maye, Pan Pan, Regards, Taupinambour, Triomphe ou La Vache qui médite) qui les publient à un nombre très réduit. Ces éditeurs réalisent pourtant un phénoménal travail de transmission aux générations futures : travail qui devrait être mieux considéré ! Grâce à eux, des auteurs, souvent seulement connus des amateurs, ne tomberont pas dans l’oubli : d’autant plus que ceux-ci sont rarement célébrés dans les 67 livres écrits sur le 9e art (dont 34 monographies et 10 guides pratiques) en 2008 ! Signalons aussi, à ce propos, l’énorme entreprise du site bdoubliees.com qui tente de recenser les bandes parues dans les magazines.

 

Par ailleurs, de plus en plus de maisons d’édition moins artisanales entretiennent, elles aussi, le patrimoine francophone du 9ème art avec le respect qui lui est dû : c’est le cas de L’Association, Casterman, Champaka, Dupuis, Dynamite,Flouzemaker, Glénat, Graton, Le Lombard ou Vents d’Ouest. Au final, en cette année des 100 ans des “Pieds Nickelés”, des 70 ans de “Spirou”, de “Tif et Tondu” et de “Pat Apouf”, des 60 ans de “Pif”, de “Placid et Muzo”, d’“Hassan et Kadour” et d’“Alix”, ou encore des 50 ans des “Schtroumpfs”, 201 titres datant de plus de 20 ans, inédits ou introuvables (soit 5,6% des nouveautés, contre 128 et 3,86% en 2007) ont été édités en album.

 

Ce chapitre est aussi l’occasion de saluer les personnalités francophones (10 créateurs et 6 grands spécialistes du secteur) dont la profession a appris les disparitions en 2008, souvent avec beaucoup de retard :

 

– Pierre Dhombre : scénariste pour les productions chrétiennes des éditions Fleurus,Univers Média, Le Signe

 

– Carlo Raffaele Marcello : dessinateur italien ayant beaucoup travaillé pour la France (“Docteur Justice”…)

 

– Claude Faraldo : cinéaste et scénariste de Georges Pichard

 

– Stéphane Péru : jeune dessinateur des éditions Semic et Soleil, décédé à l’âge de 26 ans

 

– Raymond Leblanc : éditeur et fondateur du journal Tintin et des éditions du Lombard

 

– Maurice Maréchal : créateur de “Prudence Petitpas

 

– Ludovic Joffrain : dessinateur des “ Looney Tunes” et rédacteur en chef des publicationsWarner France

 

– Martin Berthommier : dessinateur et scénariste de la série “Touffu” chez Bayard

 

– Francis Lacassin : spécialiste de littérature populaire et co-fondateur du premier club BD en France

 

– Jacques Fiérain : auteur de plusieurs livres consacrés aux auteurs habitant une province belge spécifique

 

– Raymond Macherot : mythique créateur de “Chlorophylle”, “Clifton”, “Chaminou” et “Sibylline

 

– Tania Vandesande : elle avait ouvert la toute première librairie de bande dessinée à Bruxelles (Pepperland)

 

– François Caradec : biographe érudit en littérature et spécialiste français des prémices du 9eart

 

– Guy Peellaert : dessinateur inspiré par le mouvement pop art (“Jodelle” et “Pravda la surviveuse”)

 

– Gérard Lauzier : célèbre auteur des “Tranches de vie”, réalisateur de films et dramaturge

 

– Solo (alias François  Solot) : caricaturiste et auteur du “Dico Solo” recensant tous les dessinateurs de presse.

 

Pourtant, de plus en plus d’auteurs francophones sont présents sur le marché : en 2008, ils étaient 1495 à publier un nouvel album, alors qu’ils ne sont que 1416(contre 1357 en 2007) à vivre de ce mode d’expression : 151 sont des femmes, soit 10,66%- pour 137 et 10,09% en 2007, et 248 sont scénaristes sans être également dessinateurs -soit 17,51%- pour 232 et 17,09% en 2007. La plupart d’entre eux survivent dans un contexte de plus en plus difficile : au moins 3 albums disponibles et un contrat en cours ou un travail régulier pour la presse sont nécessaires à un salaire moyen. Ceci alors qu’une nouvelle génération s’apprête à sortir des écoles, qu’une autre se fait les dents sur le web, et que les éditeurs classiques ont beaucoup de mal à trouver de bons dessinateurs réalistes : d’où l’emploi de graphistes italiens, espagnols ou ex-yougoslaves, lesquels pratiquent encore, massivement, cette discipline.

 

On pourrait croire que ces auteurs qui ont fait ou qui feront l’histoire de la bande dessinée francophone sont peu médiatisés. Or, les mises en valeur du travail des auteurs par les éditeurs et le va-et-vient incessant entre les supports leur assurent unemeilleure visibilité dans les médias généralistes. Les journalistes sont de plus en plus nombreux à parler du 9e art dans la presse écrite, audiovisuelle, nationale et régionale, ou pour les nouvelles technologies ; même s’il reste beaucoup à faire quant à la régularité, la quantité et la qualité des contenus. Promouvoir cette information dans les médias et réunir les personnes qui traitent régulièrement de bandes dessinées, c’est le but principal de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) et de ses 81 membres, lesquels remettent, tous les ans, le Grand Prix de la Critiqueà un album remarquable paru dans l’année ; en 2008, il a été décerné à “Tamara Drewe” de Posy Simmonds chez Denoël Graphic(voir le site acbd.fr).

 

Aujourd’hui, le 9e art a donc acquis une véritable reconnaissance culturelle : d’ailleurs, 1 livre acheté sur 8 et 1 ouvrage emprunté sur 5 dans les bibliothèques est une bande dessinée !

 

Gilles RATIER

 

(merci à mes amis de l’ACBD : Jérôme Briot, Virginie François, Patrick Gaumer, Philippe Guillaume, Brieg F. Haslé, Ariel Herbez, Jean-Christophe Ogier, Fabrice Piault, Denis Plagne et, surtout, Laurent Turpin)04

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