Un conte de Mic Mac Adam

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Cette après-midi-là, Mic Mac Adam était allé se promener dans la forêt. Allongé dans l’herbe, il avait entendu des enfants capturée une grenouille.
Une petite fille avait embrassé la grenouille et tous ses amis se moquaient d’elle : comment peut-on encore être assez bête pour croire aux enchantements, aux sorcières et aux princes charmants ! C’est aussi vieux que le Père Noël !
Eh bien, Mic Mac Adam aurait pu leur en raconter des histoires d’enchanteurs ! Bien sûr, I’époques crapauds et des belles endormies était révoIue. Mais il aurait pu leur raconter l’histoire de Joanne et Bobby,une étrange affaire dont il avait été l’un des témoins…
Joanne était une des plus Jolies filles de Hyde Park le dimanche. Et Bobby, l’un des jeunes officiers de marine les plus prometteurs du royaume. Ils s’aimaient d’un amour tendre et passionné.
Et pourtant, un jour que Bobby naviguait bien loin des côtes anglaises, Joanne devait faire une rencontre qu’elle regretterait longtemps…
Perdue dans les rêveries romantiques, Joanne n’avait jamais remarqué un sinistre bonhomme qui la guettait. Ce jours-là, donc, Mr Wizmuzak s’approcha brusquement et demanda à Joanne de l’épouser.
A l’idée qu’elle pourrait épouser un si sinistre personnage alors qu’elle était promise à un jeune homme qu’elle aimait tant, Joanne ne put s’empêcher d’éclater de rire. Mal lui en prit, car Wizmuzak était un enchanteur.
Deux jours plus tard, avec l’aide de complices, il enlevait Joanne dans son carrosse, et parvenu à son pavillon dans les bois, il la transforma en piano à queue ! Oh ! il n’en était pas à son coup d’essai.
II avait un jour changé un agent de police en trombone à coulisse et deux employés des postes en paire de castagnettes ! Ainsi, il pourrait tous les jours caresser les touches du piano et lui jouer des airs romantiques.
Au début, Joanne avait bien tenté de réagir en lui claquant le couvercle sur les doigts. Mais Wizmuzak se vengeait alors en jouant «Tiens, voilà du boudin », faisant expressément des fausses notes !
Joanne était si désespérée qu’elle n’arrêtait pas de se désaccorder…
Le chagrin de Bobby, à son retour, fut terrible. II était prêt à remuer ciel et terre pour retrouver Joanne. Et c’est à ce moment-là qu’il me contacta. Ce qui m’avait frappé, c’était que personne n’avait demandé de rançon. Je pensai donc que Joanne avait du être enlevée par un de ses admirateurs.
Mais Joanne était tellement jolie que cela nous laissait encore beaucoup de suspects… Nous tentions toutes les pistes possibles, mais jamais le moindre indice! Nous commencions à nous décourager, et ce soirlà, j’avais invité Bobby à un concert classique.
Le malheureux était en retard, et c’était dommage, car le concert s’annonçait fameux. Mais quand il entra dans la salle, il se passa quelque chose d’étrange : le piano se mit à sonner faux, à grincer ! Le pianiste eut beau le maîtriser, rien n’y fit. Bobby éprouvait une curieuse sensation, comme si ce piano pleurait et l’appelait au secours…
Bien que je trouvais l’idée un peu saugrenue, nous nous retrouvions, une heure plus tard, suivant un camion dans la nuit. On ramenait le piano vers un pavillon, dans les bois. La scène que nous allions y voir devait nous abasourdir.
Dans l’obscurité du pavillon, Wizmuzak, le pianiste, martelait rageusement le piano : « Tu ne le reverras jamais, tu entends! Tu es à moi, à moi seul ! ». Bobby était prêt à exploser. Je le retins, car, à moins que nous ne désirions terminer en cornemuse ou en viole d’amour, il valait mieux préparer un plan…
De retour chez moi, je compulsais mes vieux grimoires pour découvrir comment délivrer Joanne de son enchantement. Bobby n’y tenait plus: « II faut tenter quelque chose ! Vous avez vu ses jolies petites pédales dorées,.. ».
« En tout cas, avec elle, vous avez une touche », lui répondis-je ! Et heureusement je trouvai la solution pour sauver Joanne, il fallait lui jouer l’intégrale de l’anneau des Nibelungen de Richard Wagner (± 13 heures), et ce sans la moindre fausse note! Désormais, pendant que Bobby répétait sa partition, j’observais les allées et venues de Wizmuzak. II avait l’habitude de s’absenter la journée du samedi. C’était l’occasion rêvée.
Dès le départ de Wizmuzak, nous nous introduisions dans le pavillon. Bobby s’installait au clavier de sa bien aimée et attaquait les premières mesures de la partition. A côté de lui, je battais la mesure. Mais Bobby était tellement impatient de retrouver la femme qu’il aimait, qu’il confondait régulièrement les dièses, les bémols et les bécarres ! Wagner devait se retourner dans sa tombe.
A chaque fois, il fallait reprendre au début. Et les heures passaient ! Plus que trois heures, deux heures… Bobby avait beau expédier toutes les scènes allegro presto, jamais i! n’y arriverait. Le carrosse de Wizmuzak apparaissait déjà au bout du chemin, en, nous n’eûmes que le temps de filer pour ne point tomber dans ses griffes…
Bobby était au bord du désespoir. C’est alors que j’eus une idée géniale, une trouvaille extraordinaire, une inspiration éblouissante… Euh ! Enfin…
J’avais peut-être trouvé quelque chose ! Le samedi suivant, profitant d’une nouvelle absence de Wizmuzak, nous conduisions un camion aux abords du pavillon.
Avec l’agilité de déménageurs professionnels, nous embarquions Joanne dans le camion, laissant à sa place un piano à queue qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau. Dans le calme de la maison, Bobby jouait une merveilleuse interprétation de l’anneau des Nibelungen, et, au dernier accord, la ravissante Joanne apparut enfin à nos yeux réjouis. Les deux amoureux se serrèrent passionnément l’un contre l’autre. « Oh ! mon amour, un jour de plus, et je devenais complètement marteau ! »
Quand au sinistre Wizmuzak, il ne s’aperçut jamais du changement. Tous les jours, il répétait inlassablement sa demande en mariage. Et devant le silence du piano, de rage, il entamait les 27 concertos de Mozart et les 32 sonates de Beethoven en taisant expressément plein de fausses notes.
Joanne et Bobby furent très heureux. Ils eurent beaucoup d` enfants, une femme de ménage, le téléphone, un électrophone, une Cuisine équipée et un yacht sur la Côte d’Azur… Conte écrit par Desberg et ilustré par Benn
© Dupuis -ref spirou 2180 de 1980.

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